Chapelle reprochoit toujours à Molière son humeur rêveuse; il vouloit qu'il fût d'une société aussi agréable que la sienne; il le vouloit en tout assujettir à son caractère; et que sans s'embarasser de rien il fût toujours préparé à la joie. «Oh! Monsieur,» lui répondit Molière, «vous êtes bien plaisant. Il vous est aisé de vous faire ce système de vivre; vous êtes isolé de tout; et vous pouvez penser quinze jours durant à un bon mot, sans que personne vous trouble, et aller après, toujours chaud de vin, le débiter par tout aux dépens de vos amis; vous n'avez que cela à faire. Mais si vous étiez, comme moi, occupé de plaire au Roi, et si vous aviez quarante ou cinquante personnes, qui n'entendent point raison, à faire vivre, et à conduire; un théâtre à soutenir; et des ouvrages à faire pour ménager votre réputation, vous n'auriez pas envie de rire, sur ma parole; et vous n'auriez point tant d'atention à votre bel esprit, et à vos bons mots, qui ne laissent pas de vous faire bien des ennemis, croyez moi.—Mon pauvre Molière,» répondit Chapelle, «tous ces ennemis seront mes amis dès que je voudrai les estimer, parce que je suis d'humeur, et en état de ne les point craindre. Et si j'avois des ouvrages à faire, j'y travaillerois avec tranquilité, et peut-être seroient-ils moins remplis que les vôtres de choses basses et triviales; car vous avez beau faire, vous ne sauriez quiter le goût de la farce.—Si je travaillois pour l'honneur,» répondit Molière, «mes ouvrages seroient tournez tout autrement: mais il faut que je parle à une foule de peuple, et à peu de gens d'esprit pour soutenir ma Troupe; ces gens-là ne s'accomoderoient nullement de votre élévation dans le stile, et dans les sentimens. Et vous l'avez vu, vous même: quand j'ai hazardé quelque chose d'un peu passable, avec quelle peine il m'a fallu en arracher le succès! Je suis seur que vous qui me blâmez aujourd'hui, vous me louerez quand je serai mort. Mais vous qui faites si fort l'habile homme, et qui passez, à cause de votre bel esprit, pour avoir beaucoup de part à mes pièces, je voudrois bien vous voir à l'ouvrage. Je travaille présentement sur un caractère, où j'ai besoin de telles scènes; faites-les, vous m'obligerez, et je me ferai honneur d'avouer un secours comme le vôtre.» Chapelle accepta le défi: mais lors qu'il aporta son ouvrage à Molière, celui-cy après la première lecture le rendit à Chapelle; il n'y avoit aucun goût de théâtre; rien n'y étoit dans la nature; c'étoit plustost un recueil de bon mots sans place, que des scènes suivies. Cet ouvrage de Mr de Chapelle ne seroit-il point l'original du Tartuffe, qu'une famille de Paris, jalouse avec justice de la réputation de Chapelle, se vante de posséder écrit, et raturé de sa main? Mais à en venir à l'examen, on y trouveroit seurement de la différence avec celui de Molière.
Voici un éclaircissement très-singulier que Molière essuya avec un de ces Courtisans qui marquent par la singularité. Celui-cy sur le raport de quelqu'un, qui vouloit aparemment se moquer de lui, fut trouver l'autre en grand Seigneur. «Il m'est revenu, Monsieur de Molière,» dit-il avec hauteur dès la porte, «qu'il vous prend phantaisie de m'ajuster au Théâtre, sous le titre d'Extravagant; seroit-il bien vray?—Moi, Monsieur!» lui répondit Molière, «je n'ai jamais eu dessein de travailler sur ce caractère: j'ataquerois trop de monde. Mais si j'avois à le faire, je vous avoue, Monsieur, que je ne pourrois mieux faire que de prendre dans votre personne le contraste que j'ai acoutumé de donner au ridicule, pour le faire sentir davantage.—Ah! je suis bien aise que vous me connoissiez un peu,» lui dit le Comte; «et j'étois étonné que vous m'eussiez si mal observé. Je venois arrêter votre travail; car je ne crois pas que vous eussiez passé outre.—Mais, Monsieur,» lui repartit Molière, «qu'aviez-vous à craindre? Vous eût-on reconnu dans un caractère si oposé au vôtre?—Tubleu,» répondit le Comte, «il ne faut qu'un geste qui me ressemble pour me désigner, et c'en seroit assez pour amener tout Paris à votre pièce: je sais l'atention que l'on a sur moi.—Non, Monsieur,» dit Molière; «le respect que je dois à une personne de votre rang, doit vous être garand de mon silence.—Ah! bon,» répondit le Comte, «je suis bien aise que vous soyez de mes amis; je vous estime de tout mon cœur, et je vous ferai plaisir dans les occasions. Je vous prie,» ajouta-t-il, «mettez-moi en contraste dans quelque pièce; je vous donnerai un mémoire de mes bons endroits.—Ils se présentent à la première vue,» lui répliqua Molière; «mais pourquoi voulez-vous faire briller vos vertus sur le Théâtre? Elles paroissent assez dans le monde, personne ne vous ignore.—Cela est vrai,» répondit le Comte; «mais je serois ravi que vous les raprochassiez toutes dans leur point de vue; on parleroit encore plus de moi. Écoutez,» ajouta-t-il, «je tranche fort avec N..., mettez-nous ensemble, cela fera une bonne pièce. Quel titre luy donneriez-vous?—Mais je ne pourrois,» lui dit Molière, «lui en donner d'autre que celui d'Extravagant.—Il seroit excellent, par ma foi,» lui repartit le Comte, «car le pauvre homme n'extravague pas mal. Faites cela, je vous en prie; je vous verrai souvent pour suivre votre travail. A Dieu, Monsieur de Molière, songez à notre pièce, il me tarde qu'elle ne paroisse.» La fatuité de ce Courtisan mit Molière de mauvaise humeur, au lieu de le réjouir; et il ne perdit pas l'idée de le mettre bien sérieusement au Théâtre; mais il n'en a pas eu le tems.
Molière trouva mieux son compte dans la Scène suivante, que dans celle du Courtisan; il se mit dans le vrai à son aise, et donna des marques désintéressées d'une parfaite sincérité; c'étoit où il triomphoit. Un jeune homme de vingt-deux ans, beau et bien fait, le vint trouver un jour; et après les complimens lui découvrit qu'étant né avec toutes les dispositions nécessaires pour le Théâtre, il n'avoit point de passion plus forte, que celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier de lui en procurer les moyens, et lui faire connoître que ce qu'il avançoit étoit véritable. Il déclama quelques Scènes détachées, sérieuses et comiques devant Molière, qui fut surpris de l'art avec lequel ce jeune homme fesoit sentir les endroits touchans. Il sembloit qu'il eût travaillé vingt années, tant il étoit assuré dans ses tons; ses gestes étoient ménagés avec esprit: de sorte que Molière vit bien que ce jeune homme avoit été élevé avec soin. Il lui demanda comment il avoit apris la déclamation.—«J'ai toujours eu inclination de paroître en public,» lui dit-il, «les Régens sous qui j'ai étudié ont cultivé les dispositions que j'ai aportées en naissant; j'ai tâché d'apliquer les règles à l'exécution; et je me suis fortifié en allant souvent à la Comédie.—Et avez-vous du bien?» lui dit Molière.—«Mon père est un Avocat assez à son aise,» lui répondit le jeune homme.—«Eh bien,» lui répliqua Molière, «je vous conseille de prendre sa profession; la nôtre ne vous convient point; c'est la dernière ressource de ceux qui ne sauroient mieux faire, ou des Libertins, qui veulent se soustraire au travail. D'ailleurs, c'est enfoncer le poignard dans le cœur de vos parens, que de monter sur le Théâtre; vous en savez les raisons, je me suis toujours reproché d'avoir donné ce déplaisir à ma famille. Et je vous avoue que si c'étoit à recommencer, je ne choisirois jamais cette profession. Vous croyez, peut-estre,» ajouta-t-il, «qu'elle a ses agrémens; vous vous trompez. Il est vrai que nous sommes en aparence recherchés des grands Seigneurs, mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs; et c'est la plus triste de toutes les situations, que d'être l'esclave de leur phantaisie. Le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et nous méprise. Ainsi, Monsieur, quittez un dessein si contraire à votre honneur et à votre repos. Si vous étiez dans le besoin, je pourrois vous rendre mes services, mais je ne vous le cèle point, je vous serois plutôt un obstacle.» Le jeune homme donnoit quelques raisons pour persister dans sa résolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin; Molière lui fit entendre réciter ce jeune homme. Chapelle en fut aussi étonné que son ami. «Ce sera là,» dit-il, «un excellent Comédien!—On ne vous consulte pas sur cela,» répond Molière à Chapelle. «Représentez-vous,» ajouta-t-il au jeune homme, «la peine que nous avons. Incommodez, ou non, il faut être prêts à marcher au premier ordre, et à donner du plaisir quand nous sommes bien souvent acablés de chagrin; à souffrir la rusticité de la pluspart des gens avec qui nous avons à vivre, et à captiver les bonnes graces d'un public, qui est en droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous donne. Non, Monsieur, croyez moi encore une fois,» dit-il au jeune homme, «ne vous abandonnez point au dessein que vous avez pris; faites vous Avocat, je vous répons du succès.—Avocat!» dit Chapelle, «et fy! il a trop de mérite pour brailler à un barreau: et c'est un vol qu'il fait au public s'il ne se fait Prédicateur, ou Comédien.—En vérité,» lui répond Molière, «il faut que vous soyez bien yvre pour parler de la sorte, et vous avez mauvaise grâce de plaisanter sur une affaire aussi sérieuse que celle-cy, où il est question de l'honneur et de l'établissement de Monsieur.—Ah! puisque nous sommes sur le sérieux,» répliqua Chapelle, «je vais le prendre tout de bon. Aimez vous le plaisir?» dit-il au jeune homme.—«Je ne serai pas fâché de jouir de celui qui peut m'être permis,» répondit le fils de l'Avocat.—«Eh bien donc,» répliqua Chapelle, «mettez-vous dans la tête que malgré tout ce que Molière vous a dit, vous en aurez plus en six mois de Théâtre qu'en six années de barreau.» Molière, qui n'avoit en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons pour le faire; et enfin il réussit à lui faire perdre la pensée de se mettre à la Comédie.—«Oh! voilà mon Harangueur qui triomphe,» s'écria Chapelle, «mais morbleu vous répondrez du peu de succès que Monsieur fera dans le parti que vous lui faites embrasser.»
Chapelle avoit de la sincérité, mais souvent elle étoit fondée sur de faux principes, d'où on ne pouvoit le faire revenir; et quoiqu'il n'eût point envie d'offencer personne, il ne pouvoit résister au plaisir de dire sa pensée, et de faire valoir un bon mot au dépens de ses amis. Un jour qu'il dinoit en nombreuse compagnie avec Mr le Marquis de M***, dont le Page, pour tout domestique, servoit à boire, il souffroit de n'en point avoir aussi souvent que l'on avoit acoutumé de lui en donner ailleurs; la patience lui échappa à la fin. «Eh! je vous prie, Marquis,» dit-il à Mr de M***, «donnez-nous la monnoie de votre Page.»
Chapelle se seroit fait un scrupule de refuser une partie de plaisir, il se livroit au premier venu sur cet article-là. Il ne falloit pas être son ami pour l'engager dans ces repas qui percent jusques à l'extrémité de la nuit: il suffisoit de le connoître légèrement. Molière étoit désolé d'avoir un ami si agréable et si honnête homme, attaqué de ce deffaut; il lui en fesoit souvent des reproches, et Mr de Chapelle lui prometoit toujours merveilles, sans rien tenir. Molière n'étoit pas le seul de ses amis, à qui sa conduite fît de la peine. Mr des P*** le rencontrant un jour au Palais lui en parla à cœur ouvert. «Est-il possible,» lui dit-il, «que vous ne reviendrez point de cette fatigante crapule qui vous tuera à la fin? Encore si c'étoit toujours avec les mêmes personnes, vous pourriez espérer de la bonté de votre tempérament de tenir bon aussi longtems qu'eux. Mais quand une Troupe s'est outrée avec vous, elle s'écarte; les uns vont à l'armée, les autres à la campagne, où ils se reposent; et pendant ce temps-là une autre compagnie les relève; de manière que vous êtes nuit et jour à l'atelier. Croyez-vous de bonne foi pouvoir être toujours le Plastron de ces gens-là sans succomber? D'ailleurs vous êtes tout agréable,» ajouta Mr des P***. «Faut-il prodiguer cet agrément indifféremment à tout le monde? Vos amis ne vous ont plus d'obligation, quand vous leur donnez de votre tems pour se réjouir avec vous; puisque vous prenez le plaisir avec le premier venu qui vous le propose, comme avec le meilleur de vos amis. Je pourrois vous dire encore que la Religion, votre réputation même, devroient vous arrêter, et vous faire faire de sérieuses réflexions sur votre dérangement.—Ah! voilà qui est fait, mon cher ami, je vais entièrement me mettre en règle,» répondit Chapelle, la larme à l'œil, tant il étoit touché; «je suis charmé de vos raisons, elles sont excellentes, et je me fais un plaisir de les entendre; redites-les moi, je vous en conjure, afin qu'elles me fassent plus d'impression. Mais,» dit-il, «je vous écouterai plus commodément dans le cabaret qui est ici proche, entrons y, mon cher ami, et me faites bien entendre raison, je veux revenir de tout cela.» Mr des P***, qui croyoit être au moment de convertir Chapelle, le suit; et en buvant un coup de bon vin, lui étale une seconde fois sa Rhétorique; mais le vin venoit toujours, de manière que ces Messieurs, l'un en prêchant, et l'autre en écoutant, s'enyvrèrent si bien, qu'il fallut les reporter chez eux.