Si Chapelle étoit incommode à ses amis par son indifférence, Molière ne l'était pas moins dans son domestique par son exactitude et par son arangement. Il n'y avoit personne, quelque attention qu'il eût, qui y pût répondre: une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le tems qu'il l'avoit ordonné metoit Molière en convulsion; il étoit petit dans ces ocasions. Si on lui avoit dérangé un livre, c'en étoit assez pour qu'il ne travaillât de quinze jours: il y avoit peu de domestiques qu'il ne trouvât en deffaut; et la vieille servante la Forest y étoit prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dût être acoutumée à cette fatigante régularité que Molière exigeoit de tout le monde. Et même il étoit prévenu que c'étoit une vertu; de sorte que celui de ses amis qui étoit le plus régulier, et le plus arangé, étoit celui qu'il estimoit le plus.

Il étoit très-sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui le regardoit: ainsi il ne négligeoit aucune ocasion de tirer avantage dans les choses communes, comme dans le sérieux, et il n'épargnoit pas la dépense pour se satisfaire; d'autant plus qu'il étoit naturellement très-libéral. Et l'on a toujours remarqué qu'il donnoit aux pauvres avec plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des aumônes ordinaires.


Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit assez de penchant pour le sexe; la de ... l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un de ses amis, qui étoit surpris qu'un homme aussi délicat que Molière eût si mal placé son inclination, voulut le dégoûter de cette Comédienne. «Est-ce la vertu, la beauté, ou l'esprit,» lui dit-il, «qui vous font aimer cette femme-là? Vous savez que la Barre, et Florimont sont de ses amis; qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette; et qu'elle n'a pas le sens commun.—Je sais tout cela, Monsieur», lui répondit Molière; «mais je suis acoutumé à ses deffauts; et il faudroit que je prisse trop sur moi, pour m'acommoder aux imperfections d'une autre; je n'en ai ni le tems, ni la patience.» Peut-être aussi qu'une autre n'auroit pas voulu de l'atachement de Molière; il traitoit l'engagement avec négligence, et ses assiduités n'étoient pas trop fatigantes pour une femme: en huit jours une petite conversation, c'en étoit assez pour lui, sans qu'il se mît en peine d'être aimé, excepté de sa femme, dont il auroit acheté la tendresse pour toute chose au monde. Mais aïant été malheureux de ce côté-là, il avoit la prudence de n'en parler jamais qu'à ses amis; encore falloit-il qu'il y fût indispensablement obligé.


C'étoit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit l'habiller comme un Grand Seigneur, et il n'auroit pas arangé les plis de sa cravate. Il avoit un valet, dont je n'ai pu savoir ny le nom, ny la famille, ny le pays; mais je sais que c'estoit un domestique assez épais, et qu'il avoit soin d'habiller Molière. Un matin qu'il le chaussoit à Chambord, il mit un de ses bas à l'envers. «Un tel,» dit gravement Molière, «ce bas est à l'envers.» Aussi-tost ce valet le prend par le haut, et en dépouillant la jambe de son maître met ce bas à l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras dedans, le retourne pour chercher l'endroit, et l'envers revenu dessus, il rechausse Molière. «Un tel,» lui dit-il encore froidement, «ce bas est à l'envers.» Le stupide domestique, qui le vit avec surprise, reprend le bas, et fait le même exercice que la première fois; et s'imaginant avoir réparé son peu d'intelligence, et avoir donné seurement à ce bas le sens où il devoit être, il chausse son maître avec confiance: mais ce maudit envers se trouvant toujours dessus, la patience échapa à Molière. «Oh, parbleu! c'en est trop,» dit-il, en lui donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse: «ce maraud là me chaussera éternellement à l'envers; ce ne sera jamais qu'un sot, quelque métier qu'il fasse.—Vous êtes Philosophe! vous estes plustost le Diable,» lui répondit ce pauvre garçon, qui fut plus de vingt-quatre heures à comprendre comment ce malheureux bas se trouvoit toujours à l'envers.


On dit que le Pourceaugnac fut fait à l'ocasion d'un Gentilhomme Limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur le théâtre avec les Comédiens, étala une partie du ridicule dont il étoit chargé. Il ne le porta pas loin; Molière pour se venger de ce Campagnard, le mit en son jour sur le Théâtre; et en fit un divertissement au goût du Peuple, qui se réjouit fort à cette pièce, laquelle fut jouée à Chambord au mois de Septembre de l'année 1669, et à Paris un mois après.