Le Roi s'estant proposé de donner un divertissement à sa Cour au mois de Février de l'année 1670, Molière eut ordre d'y travailler. Il fit les Amans magnifiques qui firent beaucoup de plaisir au Courtisan, qui est toujours touché par ces sortes de spectacles.
Molière travailloit toujours d'après la nature, pour travailler plus seurement. Mr Rohaut, quoique son ami, fut son modèle pour le Philosophe du Bourgeois Gentilhomme; et afin d'en rendre la représentation plus heureuse, Molière fit dessein d'emprunter un vieux chapeau de Mr Rohaut, pour le donner à du Croisy, qui devoit représenter ce personnage dans la pièce. Il envoya Baron chez Mr Rohaut pour le prier de lui prêter ce chapeau, qui étoit d'une si singulière figure qu'il n'avoit pas son pareil. Mais Molière fut refusé, parce que Baron n'eut pas la prudence de cacher au Philosophe l'usage qu'on vouloit faire de son chapeau. Cette atention de Molière dans une bagatelle fait connoître celle qu'il avoit à rendre ses représentations heureuses. Il savoit que quelque recherche qu'il pût faire il ne trouveroit point un chapeau aussi philosophe que celui de son ami, qui auroit cru être déshonoré si sa coëffure avoit paru sur la Scène.
Cette inquiétude de Molière sur tout ce qui pouvoit contribuer au succès de ses pièces, causa de la mortification à sa femme à la première représentation du Tartuffe. Comme cette pièce promettoit beaucoup, elle voulut y briller par l'ajustement; elle se fit faire un habit magnifique, sans en rien dire à son mari, et du tems à l'avance elle étoit ocupée du plaisir de le mettre. Molière alla dans sa loge une demi-heure avant qu'on commençât la pièce. «Comment donc, Mademoiselle,» dit-il en la voyant si parée, «que voulez vous dire avec cet ajustement? ne savez vous pas que vous êtes incommodée dans la pièce? Et vous voilà éveillée et ornée comme si vous alliez à une fête! déshabillez vous vîte, et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être.» Peu s'en fallut que la Molière ne voulût pas jouer, tant elle étoit désolée de ne pouvoir faire parade d'un habit, qui lui tenoit plus au cœur que la pièce.
Le Bourgeois Gentilhomme fut joué pour la première fois à Chambord au mois d'Octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle là; et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de déplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot à son souper: et tous les Courtisans la mettoient en morceaux. «Molière nous prend assurément pour des Grues de croire nous divertir avec de telles pauvretez,» disoit Mr le Duc de ***. «Qu'est-ce qu'il veut dire avec son halaba, balachou?» ajoutoit Mr le Duc de ***; «le pauvre homme extravague: il est épuisé; si quelqu'autre Auteur ne prend le théâtre, il va tomber: cet homme là donne dans la farce Italienne.» Il se passa cinq jours avant que l'on représentât cette pièce pour la seconde fois; et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre. Il apréhendoit le mauvais compliment du Courtisan prévenu. Il envoyoit seulement Baron à la découverte, qui lui raportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute la Cour étoit révoltée.
Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la représentation, le Roi, qui n'avoit point encore porté son jugement, eut la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à la première représentation, parce que j'ai apréhendé d'être séduit par la manière dont elle avoit été représentée: mais en vérité, Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et aussi-tost il fut accablé de louanges par les Courtisans, qui tous d'une voix répétoient tant bien que mal ce que le Roi venoit de dire à l'avantage de cette pièce. «Cet homme là est inimitable,» disoit le même Mr le Duc de ...; «il y a un vis comica, dans tout ce qu'il fait, que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel malheur pour ces Messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment la première fois! ils n'auroient pas été à la peine de se rétracter, et de s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. Je pourrois rapeller ici qu'ils avoient été auparavant surpris par le Sonnet du Misantrope: à la première lecture ils en furent saisis; ils le trouvèrent admirable; ce ne furent qu'exclamations. Et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais que le Misantrope fît voir que ce sonnet étoit détestable.
En effet y a-t-il rien de plus beau que le premier Acte du Bourgeois Gentilhomme? il devoit du moins fraper ceux qui jugent avec équité par les connoissances les plus communes. Et Molière avoit bien raison d'être mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin pour être payé de sa peine par un mépris assommant. Et si j'ose me prévaloir d'une ocasion si peu considérable par raport au Roi, on ne peut trop admirer son heureux discernement, qui n'a jamais manqué la justesse dans les petites ocasions, comme dans les grands événemens.
Au mois de Novembre de la même année 1670, que l'on représenta le Bourgeois Gentilhomme à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce. Chaque Bourgeois y croyoit trouver son voisin peint au naturel; et il ne se lassoit point d'aller voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs, quoiqu'outré et hors du vrai-semblable, mais parfaitement bien exécuté, atiroit les Spectateurs; et on laissoit gronder les Critiques, sans faire atention à ce qu'ils disoient contre cette pièce.
Il y a des gens de ce tems-cy qui prétendent que Molière ait pris l'idée du Bourgeois Gentilhomme dans la Personne de Gandouin, Chapelier, qui avoit consommé cinquante mille écus avec une femme, que Molière connoissoit, et à qui ce Gandouin donna une belle maison qu'il avoit à Meudon. Quand cet homme fut abîmé, dit-on, il voulut plaider pour rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui étoit Procureur et de meilleur sens que lui, n'aïant pas voulu entrer dans son sentiment, cet Oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut pas. Mais on fit enfermer ce fou à Charanton d'où il se sauva par dessus les murs. Bien loin que ce Bourgeois ait servi d'original à Molière pour sa pièce, il ne l'a connu ni devant, ni après l'avoir faite; et il est indifférent à mon sujet que l'avanture de ce Chapelier soit arrivée, ou non, après la mort de Molière.