Les Fourberies de Scapin parurent pour la première fois le 24 de Mai 1671. Et la Comtesse d'Escarbagnas fut jouée à la Cour au mois de Février de l'année suivante, et à Paris le 8 de Juillet de la même année. Tout le monde sait combien les bons Juges, et les gens du goût délicat se récrièrent contre ces deux pièces. Mais le Peuple, pour qui Molière avoit eu intention de les faire, les vit en foule, et avec plaisir.
Si le Roi n'avoit eu autant de bonté pour Molière à l'égard de ses Femmes savantes, que Sa Majesté en avoit eu auparavant au sujet du Bourgeois Gentilhomme, cette première pièce seroit peut-être tombée. Ce divertissement, disoit-on, étoit sec, peu intéressant, et ne convenoit qu'à des gens de Lecture. «Que m'importe,» s'écrioit Mr le Marquis ..., «de voir le ridicule d'un Pedant? Est-ce un caractére à m'ocuper? Que Molière en prenne à la Cour, s'il veut me faire plaisir.—Où a-t-il été déterrer,» ajoutoit Mr le Comte de ..., «ces sottes femmes, sur lesquelles il a travaillé aussi sérieusement que sur un bon sujet? Il n'y a pas le mot pour rire à tout cela pour l'homme de Cour, et pour le Peuple.» Le Roi n'avoit point parlé à la première représentation de cette pièce. Mais à la seconde qui se donna à St.-Cloud, Sa Majesté dit à Molière, que la première fois elle avoit dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesché d'observer sa pièce; mais qu'elle étoit très-bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir. Molière n'en demandoit pas davantage, assuré que ce qui plaisoit au Roi, étoit bien receu des connoisseurs, et assujétissoit les autres. Ainsi il donna sa pièce à Paris avec confiance le 11e de Mai 1672.
Molière étoit vif quand on l'ataquoit. Benserade l'avoit fait; mais je n'ai pu savoir à quelle ocasion. Celui-là résolut de se venger de celui-cy, quoiqu'il fût le bel esprit d'un grand Seigneur, et honoré de sa protection. Molière s'avisa donc de faire des vers du goût de ceux de Benserade, à la louange du Roi, qui représentoit Neptune dans une fête. Il ne s'en déclara point l'Auteur; mais il eut la prudence de le dire à Sa Majesté. Toute la Cour trouva ces vers très-beaux, et tout d'une voix les donna à Benserade, qui ne fit point de façon d'en recevoir les complimens, sans néanmoins se livrer trop imprudemment. Le Grand Seigneur, qui le protégeoit, étoit ravi de le voir triompher; et il en tiroit vanité, comme s'il avoit lui même été l'Auteur de ces vers. Mais quand Molière eut bien préparé sa vengeance, il déclara publiquement qu'il les avoit faits. Benserade fut honteux; et son Protecteur se fâcha, et menaça même Molière d'avoir fait cette pièce à une personne qu'il honoroit de son estime et de sa protection. Mais le Grand Seigneur avoit les sentimens trop élevés, pour que Molière dût craindre les suites de son premier mouvement.
Bien des gens s'imaginent que Molière a eu un commerce particulier avec Mr R.... Je n'ai point trouvé que cela fût vrai, dans la recherche que j'en ai faite; au contraire l'âge, le travail, et le caractère de ces Messieurs étoient si différens que je ne crois pas qu'ils deussent se chercher; et je ne pense pas même que Molière estimât R... J'en juge par ce qui leur arriva à l'occasion de B... R... aïant fait cette pièce la promit à Molière, pour la faire jouer sur son théâtre; il la laissa même annoncer. Cependant il jugea à propos de la donner aux Comédiens de l'Hostel de Bourgogne; ce qui indigna Molière et Baron contre lui. Mr de P... aïant dit à celui-ci à Fontainebleau qu'il étoit fâché que sa Troupe n'eût pas B... parce que cette pièce lui auroit fait honneur, Baron lui répondit qu'il en étoit fort aise, pour n'avoir point à faire à un malhonnête homme. Mr de P... lui répliqua qu'il étoit bien hardi de lui parler mal de son ami. Baron animé ne fit pas de façon de soutenir sa thèse qui dégénéra en invectives; et ils en étoient presqu'aux mains derrière le théâtre, quand Molière arriva; et qui après les avoir séparés, et s'être fait rendre conte du sujet de la querelle, dit à Baron qu'il avoit grand tort de dire du mal de R... à Mr P...; qu'il savoit bien que c'étoit son ami, et que c'étoit pour un jeune homme trop s'écarter de la Politesse. Qu'à la vérité, lui Molière, répandoit par tout la mauvaise foi de R... et qu'il fesoit voir son indigne caractère à tout le monde; mais qu'il se donnoit bien de garde d'en venir dire du mal à Mr de P...., qui, quoique très-mal satisfait de la remontrance de Molière à Baron, prit le parti de ne rien répondre, et de se retirer. J'ai cependant entendu parler à Mr R... fort avantageusement de Molière; et c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses que j'ai raportées.
J'ai assez fait connoître que Molière n'avoit pas toujours vécu en intelligence avec sa femme; il n'est pas même nécessaire que j'entre dans de plus grands détails, pour en faire voir la cause. Mais je prens ici ocasion de dire que l'on a débité, et que l'on donne encore aujourd'hui dans le public plusieurs mauvais mémoires remplis de faussetez à l'égard de Molière et de sa femme. Il n'est pas jusqu'à Mr Baile, qui dans son Dictionnaire Historique, et sur l'autorité d'un indigne et mauvais Roman ne fasse faire un personnage à Molière, et à sa femme, fort au dessous de leurs sentimens, et éloigné de la vérité sur cet article-là. Il vivoit en vrai Philosophe; et toujours ocupé de plaire à son Prince par ses ouvrages, et de s'assurer une réputation d'honnête homme, il se mettoit peu en peine des humeurs de sa femme; qu'il laissoit vivre à sa phantaisie, quoiqu'il conservât toujours pour elle une véritable tendresse. Cependant ses amis essayèrent de les racommoder ou, pour mieux dire, de les faire vivre avec plus de concert. Ils y réussirent; et Molière pour rendre leur union plus parfaite quitta l'usage du lait, qu'il n'avoit point discontinué jusqu'alors; et il se mit à la viande. Ce changement d'alimens redoubla sa toux, et sa fluxion sur la poitrine. Cependant il ne laissa pas d'achever le Malade imaginaire, qu'il avoit commencé depuis du tems; car comme je l'ai déjà dit, il ne travailloit pas vîte; mais il n'étoit pas fâché qu'on le crût expéditif. Lorsque le Roi lui demanda un divertissement, et qu'il donna Psyché au mois de Janvier 1672, il ne désabusa point le public, que ce qui étoit de lui dans cette pièce ne fût fait ensuite des ordres du Roi; mais je sais qu'il étoit travaillé un an et demi auparavant, et ne pouvant pas se résoudre d'achever la pièce en aussi peu de tems qu'il en avoit, il eut recours à Mr de Corneille pour lui aider. On sait que cette pièce eut à Paris, au mois de Juillet 1672, tout le succès qu'elle méritoit. Il n'y a pourtant pas lieu de s'étonner du tems que Molière mettoit à ses ouvrages; il conduisoit sa Troupe, il se chargeoit toujours des plus grands rolles, les visites de ses amis et des grands Seigneurs étoient fréquentes, tout cela l'ocupoit suffisamment, pour n'avoir pas beaucoup de tems à donner à son cabinet. D'ailleurs sa santé étoit très-foible, il étoit obligé de se ménager.