Dix mois après son racommodement avec sa femme, il donna le 10 de Février de l'année 1673 le Malade Imaginaire, dont on prétend qu'il étoit l'original. Cette Pièce eut l'aplaudissement ordinaire que l'on donnoit à ses ouvrages, malgré les critiques qui s'élevèrent. C'étoit le sort de ses meilleures Pièces d'en avoir, et de n'être goûtées qu'après la réflexion. Et l'on a remarqué qu'il n'y a guère eu que les Précieuses Ridicules et l'Amphitrion qui aient pris tout d'un coup.
Le jour que l'on devoit donner la troisième représentation du Malade Imaginaire, Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire: ce qui l'engagea de faire apeller sa femme, à qui il dit, en présence de Baron: «Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis acablé de peines sans pouvoir compter sur aucuns momens de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et déplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de relâche.» Mais, ajouta-t-il, en réfléchissant, «qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je sens bien que je finis.» La Molière et Baron furent vivement touchés du discours de Mr de Molière, auquel ils ne s'atendoient pas, quelque incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là, et de prendre du repos, pour se remetre. «Comment voulez-vous que je fasse,» leur dit-il, «il y a cinquante pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherois d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.» Mais il envoya chercher les Comédiens à qui il dit que se sentant plus incommodé que de coutume, il ne joueroit point ce jour-là, s'ils n'étoient prêts à quatre heures précises pour jouer la Comédie. «Sans cela,» leur dit-il, «je ne puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent.» Les Comédiens tinrent les lustres allumez, et la toile levée, précisément à quatre heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté; et la moitié des Spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant, Juro, dans la cérémonie du Malade Imaginaire, il lui prit une convulsion. Aïant remarqué lui-même que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort, et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui arriver.
Quand la Pièce fut finie il prit sa robe de chambre, et fut dans la loge de Baron, et il lui demanda ce que l'on disoit de sa Pièce. Mr le Baron lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les goûtoit. «Mais,» ajouta-t-il, «vous me paroissez plus mal que tantôt.—Cela est vrai,» lui répondit Molière, «j'ai un froid qui me tue.» Baron après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les lui mit dans son manchon, pour les réchauffer; il envoya chercher ses Porteurs pour le porter promtement chez lui; et il ne quita point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais Royal dans la rue de Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre, Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit toujours provision pour elle; car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa personne qu'elle en avoit. «Eh! non,» dit-il, «les bouillons de ma femme sont de vraie eau forte pour moi; vous savez tous les ingrédiens qu'elle y fait mettre: donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan.» La Forest lui en aporta; il en mangea avec un peu de pain; et il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment, qu'il envoya demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre point dans le corps,» dit-il, «je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir craché il demanda de la lumière. «Voici,» dit-il, «du changement.» Baron aïant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur.—«Ne vous épouvantez point,» lui dit Molière, «vous m'en avez vu rendre bien davantage. Cependant,» ajouta-t-il, «allez dire à ma femme qu'elle monte.» Il resta assisté de deux Sœurs Religieuses, de celles qui viennent ordinairement à Paris quêter pendant le Carême, et ausquelles il donnoit l'Hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit atendre de leur charité, et il leur fit paroître tous les sentimens d'un bon Chrétien, et toute la résignation qu'il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Sœurs; le sang qui sortoit par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi quand sa femme et Baron remontèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devois entrer dans le détail de la mort de Molière, pour désabuser le Public de plusieurs histoires que l'on a faites à cette ocasion. Il mourut le Vendredi 17e du mois de Février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans; regreté de tous les Gens de Lettres, des Courtisans, et du Peuple. Il n'a laissé qu'une fille: Mademoiselle Pocquelin fait connoître par l'arangement de sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation, qu'elle a moins hérité des biens de son père, que de ses bonnes qualitez.
Aussi-tôt que Molière fut mort, Baron fut à Saint Germain en informer le Roi; Sa Majesté en fut touchée, et daigna le témoigner. C'étoit un homme de probité, et qui avoit des sentimens peu communs parmi les personnes de sa naissance, on doit l'avoir remarqué par les traits de sa vie que j'ai raportés: et ses Ouvrages font juger de son esprit beaucoup mieux que mes expressions. Il avoit un atachement inviolable pour la Personne du Roi, il étoit toujours ocupé de plaire à Sa Majesté, sans cependant négliger l'estime du Public, à laquelle il étoit fort sensible. Il étoit ferme dans son amitié, et il savoit la placer. Mr le Maréchal de Vivone étoit celui des Grands Seigneurs qui l'honoroit le plus de la sienne. Chapelle fut saisi de douleur à la mort de son ami, il crut avoir perdu toute consolation, tout secours; et il donna des marques d'une affliction si vive que l'on doutoit qu'il lui survécût long tems.
Tout le monde sait les difficultez que l'on eut à faire enterrer Molière, comme un Chrétien Catholique; et comment on obtint en considération de son mérite et de la droiture de ses sentimens, dont on fit des informations, qu'il fût inhumé à Saint Joseph. Le jour qu'on le porta en terre il s'amassa une foule incroyable de Peuple devant sa porte. La Molière en fut épouvantée; elle ne pouvoit pénétrer l'intention de cette Populace. On lui conseilla de répandre une centaine de pistoles par les fenêtres. Elle ne hésita point; elle les jetta à ce Peuple amassé, en le priant avec des termes si touchans de donner des prières à son mari, qu'il n'y eut personne de ces gens-là qui ne priât Dieu de tout son cœur.
Le Convoi se fit tranquilement à la clarté de près de cent flambeaux, le Mardi vingt un de Février. Comme il passoit dans la rue Montmartre on demanda à une femme, qui étoit celui que l'on portoit en terre?—«Et c'est ce Molière,» répondit-elle. Une autre femme qui étoit à sa fenêtre et qui l'entendit, s'écria: «Comment malheureuse! il est bien Monsieur pour toi.»
Il ne fut pas mort, que les Épitaphes furent répandues par tout Paris. Il n'y avoit pas un Poëte qui n'en eût fait; mais il y en eut peu qui réussirent. Un Abbé crut bien faire sa Cour à défunt Monsieur le Prince de lui présenter celle qu'il avoit faite. «Ah!» lui dit ce Grand Prince, qui avoit toujours honoré Molière de son estime, «que celui dont tu me présentes l'Épitaphe, n'est-il en état de faire la tienne!»