M... à qui une source profonde d'érudition avoit mérité un des emplois les plus précieux de la Cour, et qui est un Illustre Prélat aujourd'hui, daigna honorer la mémoire de Molière par les Vers suivans:

Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris;
Nunc eadem mœrens post tua fata gemit.
Si risum nobis movisses parcius olim,
Parcius heu! lachrymis tingeret ora dolor.

Molière, toute la Cour, qui t'a toujours honoré de ses aplaudissements sur ton Théâtre comique, touchée aujourd'hui de ta mort, honore ta mémoire des regrets qui te sont dus. Toute la France proportionne sa vive douleur au plaisir que tu lui as donné par ta fine et sage plaisanterie.

Les Personnes de probité, et les Gens de Lettres sentirent tout d'un coup la perte que le Théâtre comique avoit faite par la mort de Molière. Mais ses ennemis, qui avoient fait tous leurs efforts inutilement pour rabaisser son mérite pendant sa vie, s'excitèrent encore après sa mort pour ataquer sa mémoire; ils répétoient toutes les calomnies, toutes les faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries que des Poëtes ignorans ou irritez avoient répandues quelques années auparavant dans deux Pièces intitulées: le Portrait du Peintre, dont j'ai parlé, et Élomire Hypocondre, ou les Médecins vengés. C'étoit, disoit-on, un homme sans mœurs, sans Religion, mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance les soutenoient dans ces sentimens; et ils n'omettoient rien pour les rendre publics par leurs discours, ou par leurs Ouvrages. Il y en a même encore aujourd'hui de ces Personnes toujours portées à juger mal d'un homme qu'ils ne sauroient imiter, qui soupçonnent la conduite de Molière, qui cherchent les traits foibles de ses ouvrages pour le décrier. Mais j'ai de bons Garands de la vérité que j'ai rendue au Public à l'avantage de cet Auteur. L'estime, les biens-faits dont le Roi l'a toujours honoré, les Personnes avec qui il avoit lié amitié, le soin qu'il a pris d'ataquer le vice et de relever la vertu dans ses ouvrages, l'atention que l'on a eue de le metre au nombre des hommes illustres, ne doivent plus laisser lieu de douter que je ne vienne de le peindre tel qu'il étoit; et plus les tems s'éloigneront, plus l'on travaillera, plus aussi on reconnoîtra que j'ai ateint la verité, et qu'il ne m'a manqué que de l'habileté pour la rendre.


Le lecteur qui va toujours au delà de ce qu'un Auteur lui donne, sans réfléchir sur son dessein, auroit peut-être voulu que j'eusse détaillé davantage le succès de toutes les pièces de Molière, que je fusse entré avec plus de soin dans le jugement que l'on en fit dans le tems. On m'a fait cette difficulté; je me la suis faite à moi même. Mais n'eust-ce point été faire plustost l'histoire du théâtre de Molière, que composer sa vie? Il m'eût fallu continuellement rebatre la même chose à chaque pièce; on s'en fût ennuyé. C'étoient toujours les mêmes ennemis de Molière qui parloient: leur ignorance les tenoit toujours dans le même genre de critique. Comme on ne peut pas contenter tout le monde, si un habile homme trouvoit quelque endroit qui lui déplût dans une pièce, cette troupe d'envieux saisissoit ce sentiment, se l'attribuoit, et fesoit ses efforts pour décrier l'Auteur; mais il triomphoit toujours. Molière connoissoit les trois sortes de personnes qu'il avoit à divertir, le Courtisan, le Savant, et le Bourgeois. La Cour se plaisoit aux spectacles, aux sentimens de la Princesse d'Élide, des Amans magnifiques, de Psyché; et ne dédaignoit pas de rire à Scapin, au Mariage forcé, à la Comtesse d'Escarbagnas. Le peuple ne cherchoit que la farce, et négligeoit ce qui étoit au-dessus de sa portée. L'habile homme vouloit qu'un Auteur comme Molière conduisît son sujet, et remplît noblement, en suivant la nature, le caractère qu'il avoit choisi à l'exemple de Térence. On le voit par le jugement que Mr des Préaux fait de Molière dans son Art Poétique:

Ne faites point parler vos acteurs au hazard,
Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.
Étudiez la Cour et connoissez la Ville:
L'une et l'autre est toujours en modéles fertile.
C'est par là que Molière illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix,
Si moins ami du peuple en ses doctes peintures,
Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quité, pour le bouffon, l'agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s'envelope,
Je ne reconnois point l'auteur du Misantrope, etc.

Mr de la Bruyère en a jugé ainsi. «Il n'a,» dit-il, «manqué à Térence que d'être moins froid: quelle pureté! quelle exactitude! quelle politesse! quelle élégance! quels caractères! Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon, et d'écrire purement: quel feu! quelle naïveté! quelle source de la bonne plaisanterie! quelle imitation des mœurs! et quel fléau du ridicule! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux Comiques!». Tous les savans ont porté à peu près le même jugement sur les ouvrages de Molière; mais il divertissoit tour à tour les trois sortes de personnes dont je viens de parler; et comme ils voyoient ensemble ses ouvrages, ils en jugeoient suivant qu'ils en devoient estre affectez sans qu'il s'en mît beaucoup en peine, pourvu que leurs jugemens répondissent au dessein qu'il pouvoit avoir, en donnant une pièce, ou de plaire à la Cour, ou de s'enrichir par la foule, ou de s'aquérir l'estime des connoisseurs. Ainsi n'aïant eu en veue que de donner la vie de Molière, j'ai cru que je devois me dispenser d'entrer dans l'examen de ses pièces qui n'y est point essenciel, chose d'ailleurs qui demande une étendue de connoissance au dessus de ma portée. Je me suis donc renfermé dans les faits qui ont donné occasion aux principales actions de sa vie; et qui m'ont aidé à faire connoître son caractère, et les différentes situations où il s'est trouvé. Je l'ai suivi avec soin depuis sa naissance jusqu'à sa mort, sans m'écarter de la vérité; non que je présume avoir tout dit: il peut estre échapé quelques faits à mon exactitude; mais je doute qu'ils fissent paroître l'esprit, le cœur, et la situation de Molière autrement que ce que j'en ai dit.