L'Auteur, à cette occasion, nous étale fastueusement dans deux ou trois endroits de grands mots, pour nous faire entendre que le métier de Comédien a de trop grands principes, pour que des gens si mal élevez puissent les sçavoir. Si on le pressoit de les donner, il seroit fort embarrassé, sur ma parole; car je n'en connois point d'autre que le bon sens, une belle voix, et de beaux gestes. Il semble, à l'entendre parler, que le Jeu de la Comédie soit aussi difficile à acquérir que l'art de prêcher. Mais quand cela seroit, est-ce l'éducation qui donne la déclamation? Si ce principe est vrai, les Comédiens doivent tous estre de bons acteurs, puisqu'ils n'épargnent rien pour bien élever leurs enfans. Mais nous voyons, malgré le Système de notre Auteur, que ceux de leur Troupe, qui ont le plus étudié, sont presque les plus foibles Acteurs. C'est un don de la Nature, que l'expérience façonne, sans aucunes règles, que de s'accommoder au goût du Public.
Ou Molière avoit bien peu de raison de demander à M. Racine un Acte d'une Tragédie par semaine; ou celui-ci étoit un terrible Poëte alors, de se charger de fournir ce pénible ouvrage. Ce fait n'est absolument point dans la Nature; et il faut que l'Auteur ait pris les semaines pour les mois.
Trouvez-vous, Monsieur, que l'histoire de la petite Épinette convienne à la vie d'un homme grave? Elle est entièrement épisodique, et je n'y vois pas le mot pour rire. L'Auteur auroit pu faire entrer Baron plus noblement sur la Scène, que de le mettre avec les Bateleurs de la Foire; et je m'étonne que ce grand Homme ait souffert que son ami (car je n'en veux rien rabattre, ils se connoissent de longue main) l'ait fait passer à la postérité par une si vilaine porte. D'ailleurs, tout ce fatras de petites circonstances, qui regardent les commencemens de Baron, m'ennuye à la mort. Je m'embarrasse fort peu qu'il ait eu du bien et des Tuteurs, et qu'il ait été petit Farceur à la Foire Saint-Germain, ni que Molière l'ait pris tout nud, et qu'il l'ait fait habiller. En habile homme, l'Auteur devoit même supprimer ces petites circonstances, par rapport à Molière. Mais n'en parlons plus, aussi bien cela n'en vaut pas la peine, et ne mérite d'être relevé que pour accuser l'Auteur d'imprudence, d'être entré dans des choses si communes, qu'il nous avoit pourtant promis d'écarter. Molière est le plus petit homme du monde quand l'Auteur le met avec Baron, excepté néanmoins dans l'aventure de Mignot. Cette action de Molière est belle, et je doute qu'il y ait beaucoup de personnes capables d'en ménager si bien une pareille. Mais je trouve toujours en mon chemin Baron, comme un indigne pupille, et Molière comme un fade gouverneur.
L'Auteur a fait tout ce qu'il a pu pour couvrir le mauvais de la Vie de Molière; mais comme il aime la vérité, il nous fait pourtant entendre par tout, mais surtout par la conversation de Molière avec Rohaut, que celui-là avoit une femme qui se conduisoit en Comédienne peu scrupuleuse sur le chapitre de la vertu. Cette vérité n'étoit point trop bonne à dire si clairement, sur tout pour un Auteur qui nous avoit promis d'éviter les choses communes.
L'avanture de ces quatre personnes qui se vont noyer est extravagante, et hors du vrai-semblable; et je m'étonne qu'un homme de bon sens nous la donne bien sérieusement pour une vérité. Je conviens que si la chose est vraie, Molière y fait le personnage d'homme d'esprit. Mais qu'est-ce que Chapelle a fait à l'Auteur, pour le mettre toujours pris de vin sur la Scène, ou dans la disposition de s'enyvrer? Ne pouvoit-il le prendre de son beau côté? C'est de gayeté de cœur insulter à la mémoire d'un galand homme.
L'Auteur détaille assez la Comédie du Tartuffe pour ceux qui ne sçavent pas ce qui se passa à l'occasion de cette Pièce. Mais j'entends tous les jours bien des gens de ce temps-là qui se plaignent que l'Auteur n'ait pas développé tous les mouvemens que l'on se donna pour faire supprimer cette Pièce, et pour en faire punir l'Auteur. Il falloit aussi nous dire sur quel modèle Molière l'avoit fait, et ce qu'on luy fit changer, pour lui permettre de la jouer la seconde fois. Mais l'Auteur nous cache jusqu'au nom de celui qui en fit défendre la représentation. Le mystère est répandu dans son Livre depuis le commencement jusques à la fin: c'est une Énigme continuelle. Les égards de cet Auteur vont jusqu'à ménager le Valet qui chaussoit Molière à l'envers; et tout Paris sçait qu'il se nommoit Provençal, et on le connoît sous un autre nom. Cette personne dont Molière fait un si indigne jugement, s'est rendu fort recommandable par son mérite dans les affaires et dans les Méchaniques. Il n'étoit pas né pour être un habile Domestique; mais il avoit toutes les dispositions pour devenir ce qu'il est. L'Auteur auroit dû luy rendre cette justice, et en faisant connoître le malheur de son premier âge, relever le mérite de celuy qui l'a suivi. Il ne dépend pas de nous de naître avec du bien; mais c'est un grand talent d'en acquérir, comme il a fait par son assiduité, et par son intelligence. Je le nommerois, si je ne voulois épargner à l'Auteur la confusion publique de l'avoir maltraité si mal-à-propos.
Je suis assez content de l'Histoire du Misantrope: mais je n'approuve nullement que l'Auteur nomme rapsodie, une Dissertation qu'une personne de Littérature fit dans le temps pour le défendre contre les Critiques. Voilà comme sont tous les Auteurs, qui s'imaginent être du premier ordre; tout ce qu'ils n'ont pas fait, est, selon eux, détestable; cependant, cet Ouvrage dont Molière, ou notre Auteur fait tant de bruit, est le meilleur que cette personne ait fait en sa vie; et il n'y a guère eu d'Auteur qui ait plus travaillé que luy, ni dont le nom soit plus connu. Il étoit inutile que notre Auteur mystérieux voulût nous cacher sa médisance; tout le monde sçait que la défense du Misantrope est de l'Auteur qui nous apprend si galamment tous les mois ce qui se passe dans toute l'Europe. Et le jugement que l'on en fait dans ce Livre-ci, ne cause aucune altération à sa réputation: elle n'a qu'une voix.
La conversation de Molière avec Bernier me paroît fort plate; et Baron, qui est le cheval de bataille de l'Auteur, m'y semble fort mal amené, et y faire un personnage impertinent. Mais l'on commence à s'appercevoir en cet endroit, que l'Auteur manque de matière, et que le donneur de Mémoires ne s'est pas oublié.
Cependant l'aventure du Minime m'a réjoui; elle est d'esprit, et l'Auteur l'a assez bien rendue: car je fais justice sans prévention, et je ne prétens point, quand il verroit cette Lettre, m'attirer son mépris. Je suis sûr que s'il vouloit être de bonne foy, il avoueroit que j'ai raison de le reprendre en bien des endroits. Je ne l'estime pas moins pour avoir fait des fautes que la matière exigeoit de luy. Il a fait voir par l'Ouvrage qu'il a donné après celui-ci, qu'il est capable de faire mieux; et qu'il est le maître de se donner de la réputation quand il choisira de bons sujets.