Je doute que la conversation de Chapelle avec Molière sur les Ouvrages de celui-ci soit véritable. Est-il naturel que celui-là rompe en visière à un ancien amy, aussi fortement qu'il le fait dans cette conversation? Ces deux Amis se querellent sans cesse dans ce Livre; Molière mésestime toujours Chapelle; et cependant il ne sçauroit se défaire de l'amitié qu'il a pour luy. Par quel endroit Chapelle faisoit-il donc plaisir à Molière, puisqu'il ne pouvoit s'accommoder de son caractère? Un homme de bon esprit se seroit défait honnêtement du commerce d'un Amy si incommode: mais l'Auteur n'auroit eu moyen de faire donner par Molière une belle éducation à Baron, sans Chapelle. C'est son lieu commun pour lui faire éviter le vin et ménager ses amis: il pouvoit avoir soin de son Élève, sans intéresser la réputation de personne.

La Scène du Courtisan Extravagant n'est point un morceau à mettre dans un Livre; elle n'est bonne que pour une Comédie; elle est toute écrite, il n'y aurait qu'à la placer. Elle est assez dans la nature; mais le nom du Courtisan me la feroit trouver encore plus agréable.

L'aventure du jeune homme qui veut se faire Comédien est moderne, ou elle est double: car je sçai qu'une personne qui a assez bonne réputation parmi les Gens de Lettres, fut un jour demander à Roselis un semblable conseil, à quelques circonstances près; car il donna à ce Comédien l'alternative entre la profession de Jésuite, ou celle de comédien. Roselis, très-honnête homme, lui conseilla sans balancer de se faire Jésuite. Mais ce jeune homme qui croyoit que ses talens pour la Comédie détermineroient son conseil de ce côté-là, fut fort étonné de le trouver opposé à sa passion. De sorte que, trouvant des obstacles des deux côtez, il n'a pris ni l'un ni l'autre parti; et il a choisi la profession de bel Esprit, dont il s'acquitte avec assez d'applaudissement.

C'est en cet endroit de la Vie de Molière, que les pauvres Comédiens sont accommodez de toute façon. L'Auteur fait faire ici un personnage à Molière d'homme désintéressé et juste; mais il me semble qu'il pouvait dissuader le jeune étourdi de prendre sa profession, sans lui en faire voir le ridicule et l'indignité: C'est, dit-il, la dernière ressource de ceux qui ne sçauroient mieux faire, ou des libertins qui veulent se soustraire au travail; c'est enfoncer le poignard dans le cœur de vos parens, de monter sur le Théâtre. Je me suis toujours reproché d'avoir donné ce déplaisir à ma famille: c'est la plus triste situation que d'être l'Esclave des fantaisies des Grands Seigneurs; le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et nous méprise. Molière avoit raison de penser tout cela comme homme de bon esprit et de probité: mais il avoit grand tort de le dire, comme Comédien. Et suposé qu'il ait jamais parlé aussi étourdiment, l'Auteur devoit sauver cette peinture mortifiante à une troupe de gens qui ne luy ont rien fait que de le divertir, quand il a voulu aller à la Comédie. Il a épargné tant d'autres véritez à des personnes qui ne les valent pas, tout Comédiens qu'ils sont; il pouvoit bien encore épargner à la Troupe le chagrin que de tels sentimens partissent d'un homme qu'ils reconnoissent pour leur Maître, et qui a été si long-temps à leur teste. Car à regarder les Comédiens du côté des mœurs, ils en ont de bonnes comme les autres; et s'il y en a quelques-uns qui n'édifient pas, il y en a d'autres qui cultivent la vertu. Je vous avoue, Monsieur, que ce discours de Molière m'a révolté; il n'y a personne qui ne parlât contr'eux avec plus de modération.

Mais, Monsieur, pourquoy l'Auteur introduit-il Chapelle pris de vin dans cette occasion? Molière pouvoit bien, sans lui, faire entendre raison à ce jeune fils d'Avocat. Quelle impertinence Chapelle ne vient-il pas dire? C'est, dit-il, un vol que ce jeune homme fera au Public s'il ne se fait Prédicateur ou Comédien. Comme si les principes de la déclamation étoient les mêmes dans ces deux professions si oposées! L'Auteur fait bien connoître par cette proposition, qu'il n'entend ni l'action de la Chaire, ni l'action du Théâtre; car je ne puis m'imaginer que cela soit sorti de la bouche de Chapelle, qui étoit un homme d'esprit et de goût. L'Auteur s'est imaginé qu'il n'étoit bon qu'à dire des plaisanteries, puisqu'il le fait encore parler sur le même ton dans les pages suivantes, dans des avantures, qui sont même épisodiques à son sujet. Mais je remarque à cette occasion, que l'Auteur a eu une attention extraordinaire à répandre du plaisant dans la vie d'un homme sérieux. A quel dessein? Ses actions nuement rapportées, avoient assez de quoy satisfaire ceux qui s'intéressent à le connoître, sans les faire servir de divertissement au Public. Il fait beau voir cet homme grave envoyer chercher le chapeau de Rohaut son ami, pour représenter le Philosophe dans le Bourgeois Gentilhomme; cela est plat et d'un mauvais caractère. Oh mais, me diroit l'Auteur, cela est vray. Eh bien, quand on n'en pourroit douter, qu'importe à la postérité d'avoir cette ridicule vérité dans la vie d'un homme dont elle ne cherchera jamais la bassesse?

Je ne suis pas mécontent de l'histoire du succez du Bourgeois Gentilhomme et des Femmes Sçavantes à la Cour. Ce sont ces endroits-là que l'Auteur auroit dû détailler davantage, parce que ce sont les seuls qui nous touchent. Nous voyons représenter tous les jours les Pièces de Molière, et nous aurions été ravis de connoître les modèles de ses caractères, les motifs qui l'ont fait travailler, et le succès de ses pièces dans le temps. Et même, en homme avisé, l'Auteur auroit dû nous donner une Dissertation sur chacune. Ç'auroit été là un Ouvrage excellent; mais cette suite d'aventures communes n'est bonne que pour ces Lecteurs qui s'amusent de rien. Il est vrai que l'Auteur, qui a senti par avance cette objection, y répond modestement à la fin de son Livre. Un tel Ouvrage, dit-il, est au-dessus de ma portée; et quand je l'aurois fait, c'eût été donner l'histoire du Théâtre de Molière, et non pas sa vie. Eh bien soit, celle-là m'auroit fait beaucoup de plaisir; celle-ci ne m'intéresse point. On donne la vie d'un homme, quand ses actions inspirent de la sainteté dans les mœurs, et de l'élévation dans les sentimens, ou qu'elle fournit des moyens de gouverner, et de se conduire dans les grands emplois.

La querelle de Baron avec ce Courtisan inconnu, à l'occasion d'une Pièce de Théâtre, me paroît impertinente. Molière y fait le personnage d'un présomptueux; Baron, celuy d'un homme qui ne se connoit pas; le Courtisan, celuy d'un mal-avisé, de se commettre avec luy: et tout cela est soutenu par de si mauvaises raisons, que je ne daigne pas vous en parler davantage; d'autant plus que je ne devine pas sûrement les personnes que l'Auteur a cachées.

Nous voici à la fin du Livre où l'Auteur nous dit qu'il a assez fait connoître que Molière ne vivoit pas en bonne intelligence avec sa femme. Il a raison, puisque par tout ce qu'il nous a dit, j'ai compris aisément que la Molière étoit une coquette outrée; qu'elle causoit continuellement du chagrin à Molière, et qu'il ne pouvoit la ranger à son devoir à cause de son humeur volontaire. Cependant l'Auteur se plaint que l'on ait fait de mauvaises histoires sur son compte; et il attaque effrontément sur cela l'Auteur du Dictionnaire critique, pour donner plus de poids à son ressentiment. Mais qu'a-t-on tant dit contre Molière et sa femme? Rien autre chose que ce que l'Auteur nous en a débité; à la vérité, avec beaucoup plus de politesse et de précaution. Il ne falloit point tant se récrier pour si peu de chose.

Si Molière, selon notre Auteur, n'étoit lent à travailler, que parce que les visites des Grands Seigneurs et de ses Amis, qui étoient fréquentes, l'interrompoient dans son travail, pourquoi cet Auteur ne nous a-t-il pas donné ce qui se passoit entre ces Grands Seigneurs, ces Amis et Molière? Nous aurions sa vie, puisqu'il a plu à l'Auteur d'essayer de nous la donner. Ces Messieurs-là n'alloient chez Molière, que pour faire valoir son esprit; et ce que disent de Grands Seigneurs et des Amis choisis, doit être agréable. Mais l'Auteur ne l'a pas sçu apparemment, et il a mieux aimé faire un Livre plus court et ne point mentir: et moi je serois fort aise qu'il eût inventé de bonnes choses, pour me dédommager de ses plates véritez.

Il nous fait un long narré de la mort de Molière, comme si nous étions ses petits parens, qui voulussions en sçavoir jusqu'aux plus basses circonstances. Les bouillons de la Molière, son oreiller, le fromage de Parmesan, relèvent beaucoup le mérite de ce grand Homme. Oh! je ne dis tout cela, dit l'Auteur, que pour ôter au Public le préjugé qu'il a sur la mort de Molière. Et bien, il n'y avoit qu'à dire qu'il ne mourut point sur le Théâtre, c'en étoit assez; on l'auroit cru sans ces particularitez ridicules. Il faut bien qu'on le croye sur le reste, dont il ne dit pas la moitié de ce qu'il faut dire; par exemple, sur son enterrement dont il auroit eu de quoi faire un volume aussi gros que son Livre, et qui auroit été rempli de faits fort curieux, qu'il sçait sans doute. Car pour être mystérieux avec esprit, comme l'Auteur, il faut sçavoir toutes les circonstances des faits que l'on rapporte. Pour moy, je n'en juge que par le bruit public; on accuse l'Auteur de n'avoir pas dit tout ce qu'il devoit, ou du moins tout ce qu'il pouvoit dire: et dès que je suis prévenu sur cela, je ne sçaurois être content de l'Auteur, qui devoit tout dire, ou se taire. Il a manqué à ce qu'il devoit à la vérité, comme Historien, dès qu'il a supprimé des faits ou des circonstances.