Voilà, Monsieur, mon sentiment sur la Vie de Molière. Je ne suis point entré dans une Critique exacte du Livre; je vous ai dit seulement ma pensée. D'autres Critiques plus chagrins que moy, y auraient peut-être plus trouvé à redire que je ne l'ay fait: mais persuadé que je suis, que les sentimens ne sont jamais généraux sur le bon ou le mauvais d'un Ouvrage, je ne voudrois pas répondre que ce Livre n'eût son mérite pour le plus grand nombre; il est amusant pour les gens qui se contentent de lire sans réflexion. Il y a des noms en blanc; on s'occupe à les deviner; cela suffit pour faire dire: Voilà un Livre excellent, pour exciter la curiosité, pour faire admirer l'ordre et le stile. En ce cas, l'Auteur aura eu raison, et moy, j'auray eu tort de le reprendre. Cependant, débarrassé de tout préjugé, j'ay cherché la Vie de Molière telle que l'Auteur nous la promet au commencement de son Livre, je ne l'ai point trouvée, le Livre ne m'a point plu. Je me suis rabatu sur l'expression au défaut de la matière; celle-là m'a paru trop hardie pour un Auteur qui n'est point en droit de s'écarter de la voye commune. J'ay vu de plus que les avantures qui offusquent la Vie de Molière, en défiguroient quelques traits sérieux assez passablement touchez. Je crois néanmoins que le tout ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec autant de soin que si c'étoit la Vie d'un Héros, à quelques endroits près, qui sont un peu négligez.

Mais, Monsieur, comme je ne veux point m'attirer les traits d'un Auteur en colère, je vous prie que cette Lettre soit de vous à moy; car s'il en a connaissance, il ne se tiendra jamais de me commettre dans le public pour son honneur, et je serois très-fâché que lui ou moi nous eussions tort publiquement. Ainsi soyez fidelle à notre amitié; car j'aurois peut-être bien de la peine à me retenir, si l'Auteur me maltraitoit par une Réponse; et nous pourrions donner aux Gens de Lettres des Scènes qui tourneroient à notre confusion. Je suis, etc.

FIN DE LA LETTRE CRITIQUE

ADITION
A LA VIE
DE MONSIEUR
DE MOLIERE,
CONTENANT
UNE
REPONSE
A LA CRITIQUE
Que l'on en a faite.

A PARIS,

ChezJacques le Febvre, dans la grand'Salle du Palais,au Soleil-d'Or.
ET
Pierre Ribou, proche les Augustins, à l'Image Saint Loüis.

M. DCCVI.

AVEC PRIVILEGE DU ROI

Le privilége est au nom de Jean-Leonor le Gallois, sieur de Grimarest, et l'approbation de Saurin, du 9 décembre 1705.