Mais bien plus: mon Censeur, qui insulte Molière et l'Auteur de sa Vie par des termes un peu trop forts, ne sçait pas aparemment qu'il n'y a point d'Auteur, pour peu sur tout qu'il se soit rendu recommandable, que l'on ne traite de Monsieur, quand on parle de lui dans un tems peu éloigné de celui où il a vécu, et que ses enfans vivent encore. C'est une règle de politesse que l'on pousse même jusqu'à un siècle. Et si dans ces derniers tems il s'est glissé une espèce de rusticité dans les conversations, en apellant séchement par leur nom ceux à qui l'on doit de l'estime ou du respect, doit-on trouver mauvais que dans l'impression je me sois écarté de cette rusticité?
Quand bien même j'aurois pris Molière comme Comédien, quel mal aurois-je fait de l'apeller Monsieur? c'est un cérémonial bien établi présentement chez Mrs les Comédiens Auteurs. Ne lisons-nous pas, Les Œuvres de Mr Poisson, Le Théâtre de Mr Dancour, etc.? Après cela peut-t-on refuser le Monsieur à Molière? Nous ne sommes plus dans le tems où l'on intituloit modestement, Les Œuvres de Jean un tel.
Il est vrai que je traiterai également de Monsieur le Grand Seigneur et Molière, sans croire m'écarter des règles. La vertu et le mérite sont de toute profession, je les honore avec respect dans l'homme de qualité, et avec estime dans celui qui est d'une naissance commune. Ce seroit une étrange chose que Molière eût éfacé son mérite par la sienne et par sa profession. Enfin il suffit que ç'ait été un Auteur illustre, et qu'il ait été honoré de l'estime et des bienfaits du Roi pour justifier les égards que j'ai eus pour lui.
Mais faut-t-il que je fasse remarquer à mon Censeur que c'est lui-même qui ne sait pas le cérémonial? Puisqu'il ignore que quand on fait parler le Roi personnellement, on ne donne la qualité de Monsieur à personne qu'à ceux à qui sa Majesté veut bien la donner, à cause de l'élévation de leur naissance, ou de leur dignité. Et je pourois me récrier contre mon Censeur de ne pas mettre de la différence entre un Privilége, où le Roi parle définiment et en Maître, et le titre d'un Livre qui n'est déterminé pour personne en particulier.
Je passe à un article qui m'intéresse davantage, c'est mon stile, que l'on ataque d'une grande force. «Je suis un Auteur qui m'emporte; je hazarde; tout terme, toute expression m'acommode pour me faire entendre. Suis-je de l'Académie pour écrire si hardiment?» Si mon Censeur, qui parle de cette sorte contre moi, avoit fait ses lectures avec atention, s'il avoit du commerce, il auroit remarqué que je n'ai rien hazardé. La noblesse et le choix des termes, et des expressions, la netteté, la concision, sont des principes, que je tâche de ne point perdre de vue, comme les moyens les plus assurés d'atacher le Lecteur. A observer trop rigoureusement la pureté de la Grammaire, à s'en tenir aux expressions communes, à préférer toujours le propre au figuré, on rend bien souvent une lecture languissante; on ne réveille point le Lecteur. J'avoue qu'un long et fréquent usage de la langue me fait quelquefois sortir du chemin batu; mais il me semble que je le fais avec précaution, et dans les ocasions, où ce que je hazarde relève le sentiment que j'exprime. La langue Françoise est aujourdui de tous les Pays, de toutes les Cours étrangères; et l'on ne sauroit se donner trop de soins pour la perfectionner; de manière qu'elle soit toujours préférée, comme la plus propre pour s'exprimer naturellement. En Allemagne, en Dannemarc, en Suède, en Pologne, le commerce d'amitié, de politesse, de galanterie, d'affaires même, s'entretient en notre langue. Les Princes se font un plaisir de parler François; leurs Ministres, Envoyés dans de diférentes Cours, ont leur correspondance en François; c'est une langue universelle. Et il est à notre honte que les Étrangers aient plus d'atention que nous à y trouver des beautez, dont on nous interdit la recherche par des Critiques continuelles dès que quelque Auteur s'écarte un peu du stile commun et populaire. Si cet Auteur n'a un nom, ou une place qui impose silence, aussi tôt une foule d'ignorans s'élève contre lui: leur malignité va si loin, que quand une expression heureuse les choque, parce qu'elle est nouvelle pour eux, quoique receue et employée depuis long tems, ils condamnent tout l'Ouvrage. De sorte que les Auteurs, plus jaloux de la matière, que du stile, aiment mieux faire un bon Livre exprimé foiblement, que de risquer de lui donner la grace et le feu qu'il pourroit avoir par un stile choisi. J'ai cru que je pouvois sortir de cette circonspection servile, et qu'assuré par de longues observations, je pouvois placer quelques termes, et quelques expressions; sur tout dans une matière, où j'avois beaucoup de choses à ménager, pour n'en pas rendre la lecture désagréable.
Les Caractères, les Conditions, les Matières ont leurs termes: le Courtisan ne parle point, comme le Bourgeois; l'homme d'esprit, comme l'homme commun; on ne rend point une avanture avec le stile du sérieux. Tout cela forme de diférens langages que mon Censeur n'a point encore étudiés, et il a pris pour égarement ce qui lui a paru nouveau.
Je ne puis m'empêcher de relever ces termes, est-il de l'Académie? Non je n'en suis point, et je ne crois pas que jamais je mérite d'en être. Mais a-t-il été interdit par quelque ordonnance, à tous ceux qui ne sont pas de l'Académie, de cultiver la langue, de débarasser le stile de ces ornemens étrangers qui le rendent confus, d'éviter l'École, d'imiter la Nature, et même de hazarder un terme, une expression, si elle relève le sentiment, ou la matière? Je ne pense pas que ce soit une nécessité d'être de l'Académie pour choisir le meilleur, dont jusqu'à présent on ne nous a point donné de règles assurées. Je suis donc en droit de le chercher, comme un autre. Et si je me fais bien entendre au propre ou au figuré; de manière que je conserve les caractères, et que j'évite le languissant, le bas, et le superflu, je m'embarasse peu que l'on me reproche la singularité. Car je déclare à mon Censeur que je ne suis nullement scrupuleux, et que s'il se présente un terme expressif, qui m'en épargne plusieurs, je l'emploie avec assurance, quand il a passé dans les conversations des personnes qui parlent bien. Concision, dont je me suis servi au commencement de cet article, ne sera pas sans doute du goût de mon Censeur; mais lui-même qui se tient si fort à l'antique n'a-t-il rien hazardé dans sa Critique? Et s'imagine-t-il que l'on eût dit du temps de François Premier, je me suis rabatu sur l'expression, pour j'ai cherché ma satisfaction dans son stile: que l'on eût employé les avantures qui offusquent la vie de Molière pour dire, qui empêchent que l'on ne trouve ses actions et ses sentimens; que l'on eût hazardé s'écarter de la voie commune, pour signifier ne pas suivre les règles ordinaires du stile? C'est pourtant là du nouveau, que mon Censeur a peut-être lâché par contagion, et qui me fait bien entendre qu'il ne m'a repris que par passion, ou de commande: ou il me permettra de lui dire qu'il ne sçait pas distinguer l'ancien d'avec le nouveau, le hazardé d'avec le reçu dans le stile. Je me récrierai toujours contre ces Juges, qui n'aïant qu'une légère connoissance de la langue, s'imaginent que ce qui n'est pas à leur goût et à leur portée, n'est pas bon: et que toutes sortes de sujets peuvent être traitez d'un stile général.
Mon Critique ne vouloit point d'avantures dans la Vie de Molière; elle en est offusquée; cela lui ôte, dit-il, la suite des Ouvrages de cet Auteur, qui touchent le plus les Gens de lettres. Je n'ai pas écrit seulement pour ces Mrs là; mais pour le Public qui veut avoir tout ce qu'on peut lui donner. Cette Critique est un sentiment particulier, qui en vérité ne mérite aucune atention. Et même je suis seur que si je n'avois point mêlé mon Ouvrage, mon Censeur auroit esté le premier à se récrier, et à dire: Oh! l'ennuyeux livre! Molière a eu des avantures, il falloit nous les donner, elles nous auroient divertis. Mais le Critique n'en veut point, quand on les lui présente: il fait l'homme grave, quand on veut l'égayer. Molière ne l'intéresse pas dans son Domestique; et avec un air de diférence, il dit qu'il se seroit bien passé de sa vie, puisqu'elle ne touche point l'État. Je ne sçai si le Public recevra ce sentiment; mais il est, ce me semble, bien méconnoissant. Nous souhaittons toujours connoître ceux qui contribuent à notre satisfaction, cette curiosité est une espèce de reconnoissance que nous devons aux Personnes de probité et de mérite. Tout petit qu'étoit Molière par sa naissance et par sa profession, j'ai rapporté des traits de sa vie que les Personnes les plus élevées se feroient gloire d'imiter; et ces traits doivent plus toucher dans Molière que dans un Héros.
«Mais c'est cela même dont je me plains,» dit mon Censeur: «vous ne m'avez point donné le beau de Molière; vous me l'avez représenté comme un homme fort commun, par de petites avantures qui ne sont bonnes qu'à amuser de petits Lecteurs. Ce n'est point là Molière; il a eu des Scènes à la Cour: pourquoi ne pas nous en faire part? Pourquoi aussi ne nommez vous pas les Personnes que vous mettez en action avec lui?»
J'ai représenté Molière dans son beau, comme dans son mauvais; mais j'ai jugé à propos de faire paroître ses situations et ses sentimens, par ses actions, pour atacher d'avantage ceux qui lisent. L'avanture du Vieillard dans les Précieuses; celle du Chasseur dans les Fâcheux sont de fortes marques de l'estime que la Cour et le Peuple avoient pour lui. On doit reconnoître son penchant à faire du bien dans tout ce qui se passe entre la Raisin, Baron, Mondorge, et Lui. Sa fermeté paroît dans le temps que la Maison du Roi voulut se conserver le droit d'entrer à la Comédie sans paier; son atention au succès de ses pièces dans celle de Dom Quixote, et dans l'avanture de Champmêlé. On remarque sa présence d'esprit, lorsque ses amis voulurent se noyer à Hauteuil, et qu'il racommoda Mr de Chapelle avec son Valet. On voit les égards qu'il avoit pour les Personnes élevées, dans la Scène du Courtisan extravagant. Il fait voir sa sincérité dans celle du jeune homme qui vouloit se faire Comédien; et ainsi de tous les autres faits que j'ai raportez, et qui font connoître Molière dans son véritable caractère. Si mon Censeur ne s'en est pas aperçu, ce n'est point ma faute; et s'il s'imagine que je n'ai raporté tous ces traits que pour faire rire, il se trompe fort.