Je lui avoue que j'ai eu intention de ne point nommer quelques personnes, et que j'ai passé légèrement sur de certains faits. Et c'est là justement la Cour que mon Censeur demande avec tant d'empressement. Mais à ma place il en auroit fait autant que moi; il a lui-même eu du ménagement avec moins de raison, comme je le ferai remarquer dans la suite. Quand même on me l'auroit permis, ce que je ne supose pas, il ne me convenoit point d'exposer au Public des Personnes de considération à qui je dois toutes sortes d'égards. Mais que mon Censeur lise mon Ouvrage encore une fois, il y trouvera plus de choses qu'il ne s'en est présenté à son imagination à la première lecture; et aux noms près, que je ne lui donnerai point absolument, il verra que la Vie de Molière est plus rassemblée qu'il ne pense.
J'aurois suffisamment satisfait par cette Réponse à la Critique que l'on a faite de mon Livre, si je n'avois affaire à un Censeur difficile, du moins il me paroît tel. Il m'a ataqué en détail; je vais lui répondre de même.
Ma probité n'est pas assez bien établie chez lui, mon exactitude lui est trop suspecte, pour croire que je lui aie donné la vérité. Mon Ouvrage est broché d'après des Mémoires de Mr le Baron: donc il est mauvais; donc il n'est pas véritable. La plaisante et injurieuse conséquence! A-t-on jamais exigé d'un Historien des actes autentiques, des témoins juridiquement entendus, pour prouver ce qu'il avance? A qui dois-je m'en raporter qu'aux personnes qui ont vu, connu, et fréquenté Molière? Et quelle certitude puis-je donner des soins que j'ai pris, pour découvrir la vérité des faits, que mon honneur et ma réputation? Que cet Auteur informe donc de mes mœurs avant que de me condamner. Mais il se contredit à la fin de sa Critique. «Je crois, dit-il, que le tout ensemble a coûté à l'Auteur; il a travaillé son Ouvrage avec autant de soin que si c'étoit la Vie d'un Héros». Je ne l'ai donc pas broché, comme il le prétend dans un autre endroit.
«Mais», ajoute-t-il, «Baron est son ami; seurement il a part à son Ouvrage: il le loue trop légèrement; et il insulte trop les autres Auteurs Comiques pour n'en être pas persuadé.» Donc encore mon Ouvrage est mauvais et suspect. En vérité peut-on raisonner avec si peu de retenue pour deux personnes qui n'ont rien fait à ce Censeur? Après cela, dois-je prendre pour sincères les louanges qu'il me donne en d'autres endroits?
Et bien soit, je suis ami de Baron: j'ai cela de commun avec beaucoup d'honnêtes gens, et de personnes de considération. Je passe encore à mon Censeur que Baron m'ait donné des mémoires. Mais à qui aurois-je pu mieux m'adresser qu'à lui, pour connoître Molière? Il a toujours été avec lui. Mon Critique a-t-il des preuves convainquantes de la mauvaise foi de Baron, pour douter de ce qu'il peut m'avoir dit sur Molière? Mais je lui déclare que Baron n'a pas plus de part à mon travail que plusieurs autres personnes dignes de foi, qui m'ont fourni des mémoires.
Mais vous insultez Dancour, et plusieurs autres Auteurs, ajoute mon Censeur, d'avancer hardiment que depuis Molière, personne n'a mieux soutenu le Théâtre Comique que Baron. Si c'est là faire insulte à ces Messieurs, qu'ils me donnent de leur façon deux pièces égales à la Coquette, et à l'Homme à bonnes fortunes, je leur ferai réparation; qu'ils me montrent deux traductions comiques aussi bien acommodées à notre Théâtre que l'Andrienne, et les Adelphes, je passerai condamnation de leurs plaintes. Mais, réplique mon Censeur, ces Adelphes sont tombés. Et bien je le veux, il est bien tombé d'autres Pièces excellentes. Le Misantrope, l'Avare de Molière ont eu le même sort dans un tems où l'on alloit en foule au spectacle. Et à suivre la règle de mon Auteur, si les Journaux ne lui imposent point pour juger d'un Ouvrage, le Public ne m'impose point aussi pour juger d'une Pièce de Théâtre. Son goût dégénère tous les jours: acoutumé depuis quelque tems à des traits grossiers, il n'est plus susceptible de délicatesse. On juge aujourd'hui avec prévention, avec caprice, avec ignorance. On voit avec empressement un Ouvrage assez commun; on aplaudit foiblement à un meilleur, on le néglige. Je n'ai point jugé des Adelphes par l'évènement; son quatrième acte m'auroit fait passer sur bien des défauts. Ainsi lorsque j'ai dit que Baron étoit celui des Auteurs qui avoit le mieux soutenu le Théâtre Comique depuis Molière, j'ai dit ce que j'ai pensé, et ce que je pense encore sans préjugé; et je ne trouve point mauvais qu'un autre soit d'un sentiment oposé, comme le fait mon Censeur.
Sa Critique sur les paroles du grand père de Molière ne mérite pas que je la relève; il se seroit bien passé d'appeler étourderie la chose du monde la plus innocente et la plus commune. Mais je le dis encore, il me reprend avec dessein, puisqu'il me conteste les faits les plus connus, lorsqu'il dit que Monsieur le Prince de Conti ne voulut point faire Molière son Secrétaire, et qu'il avance que l'avanture des personnes qui voulurent se noyer à Hauteuil ne peut être vraie.
Pourquoi Monsieur le Prince de Conti n'auroit-il pas voulu employer Molière dans son cabinet? N'avoit-il pas le mérite nécessaire pour cet emploi? Le Prince trouvoit d'ailleurs dans Molière d'autres bonnes qualitez qui lui auroient donné de la satisfaction et du plaisir; c'en étoit assez pour le choisir. La profession de Comédien ne ferme point la porte aux emplois honorables, comme mon Censeur se l'imagine. On voit aujourd'hui un Comédien ocuper une des premières et des plus importantes places auprès d'un Prince. N'en avons nous pas vu devenir Ingénieurs? Cette profession n'étoit donc pas un obstacle à l'honneur qu'on vouloit faire à Molière. Et d'ailleurs le choix d'un Prince efface tout.
Mon Auteur me reproche sans atention de la contradiction dans cet endroit. Molière selon lui ne connaissoit pas assez la Cour pour refuser avec de si bonnes raisons l'emploi qu'on vouloit lui donner; c'est l'Auteur qui parle en sa place. Je suis très-fâché que mon Censeur ait si peu réfléchi; j'aurois plus d'honneur de me deffendre contre lui. Car peut-il n'avoir pas remarqué que Molière avoit depuis long-tems entrée chez les Grands? Il avoit une Charge et une Profession qui la lui donnoient: il avoit fait le voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII. En voilà bien assez pour connoître la Cour; et je doute que mon Censeur la sçache aussi bien que Molière la savoit dès ce tems-là. Mais mon Critique n'y pense pas: croit-il de bonne foi que j'aurois hazardé des faits de cette nature, sans en être bien informé? Il me permettra de le dire, il a fait son petit Ouvrage un peu légèrement. A l'entendre parler, je suis un étourdi, un présomptueux, un imprudent. Et moi je le trouverois fort sage s'il n'avoit rien dit.
A l'égard de l'avanture d'Hauteuil, qu'il prenne la peine d'aller dans ce vilage, il y trouvera encore de vieilles gens qui en ont été les témoins; et qui lui diront que les Acteurs de cette avanture étoient des personnes de qualité qui vouloient se noyer de compagnie avec Mr de Chapelle, et avec un quatrième dont le nom ne mourra point chez les gens de plaisir.