Mais, diront quelques Lecteurs indifférens, voilà bien sérieusement répondu à une foible Critique! On est aisément piqué, quand on est traité d'ignorant: je n'ai pu tenir contre l'envie que j'avois de faire retomber ce reproche sur mon Censeur.
Je souhaite en avoir assez dit pour qu'il puisse comprendre que les principes de l'Orateur, qui prononce en public, sont communs à la Chaire et au Théâtre; et qu'ainsi Mr de Chapelle ne parloit point tout-à-fait comme un extravagant, lorsqu'il dit que le fils de l'Avocat, qui vouloit se donner au Théâtre, feroit un vol au public, s'il ne se fesoit Prédicateur, ou Comédien. J'avoue qu'il y a dans ces paroles un air de libertinage et d'impiété, qui révolte; se faire Prédicateur, ou se faire Comédien sont deux choses qui ne peuvent se mettre dans une même balance que par des gens qui n'ont aucun sentiment de Religion; mais cependant il ne laisse pas d'être vrai que la vue générale de ces deux professions si opposées, est la même: c'est de toucher celui qui écoute. Et c'est si bien la même exécution, qu'un bon Prédicateur doit exceller dans le récit d'une Pièce de théâtre; et ainsi du contraire, suposant à l'un et à l'autre une connoissance égale des principes, et les mêmes dispositions.
Mais, me dira mon Critique, votre Molière ne sçavait point tout cela; vous dites vous-même qu'il n'eut point de succès dans le tragique: et toutes ces belles règles que vous venez de donner ne conviennent point à l'Acteur Comique.
La Tragédie est une représentation grave et sérieuse d'une action funeste qui s'est passée entre des personnes élevées au-dessus du commun. Pour réciter cette action, il faut avoir la voix grave, noble, sublime; et prononcer d'un ton proportionné à l'élévation des personnes qu'on met sur la Scène, et aux passions que l'on représente, ou que l'on veut inspirer. La nature avoit refusé à Molière les dispositions nécessaires pour ce genre d'action; mais comme homme d'esprit et d'étude il en connoissoit les règles.
La Comédie est une représentation naïve et enjouée d'une aventure agréable entre des personnes communes; à quoi tout auteur honnête homme doit ajouter la douce satire pour la correction des mœurs. Cette action demande une voix ordinaire, mais agréable, et un ton moins élevé, parce que la passion, le caractère, le sentiment qu'on exprime appartiennent à des personnes communes. Mais dans l'un et dans l'autre genre de déclamation, on observe les mêmes principes pour conduire sa voix et ses gestes. Molière pouvoit exécuter cette action, parce qu'elle étoit à sa portée, et il avoit l'art de la faire exécuter. Molière, dit Mr de Furetière, savoit bien faire jouer ses Comédies. Il y a donc de l'intelligence, des règles à faire représenter une Comédie? Autrefois les Comédiens les recevoient des Auteurs qui leur confioient la représentation de leurs pièces; mais aujourd'hui ces Auteurs seroient très-mal receus à leur donner l'esprit d'un rolle. J'ennuierois sans doute le Lecteur de pousser plus loin cette matière; en voilà assez pour faire connoître que mon Censeur a eu tort de se récrier si fortement sur ce que j'ai dit du jeu d'aujourd'hui par rapport à celui d'autrefois.
On est surpris que Mr Racine dans ses commencemens, car dans la suite il ne l'auroit pas fait, s'engageât à fournir un Acte de Tragédie par semaine, et que Molière le lui eût demandé. Mais quand on fera réflexion que celui-ci connoissoit déjà les dispositions extraordinaires que Mr Racine avait pour la Poësie, qu'on lui donnoit un plan tout fait, qu'il n'avoit qu'à versifier, et que c'étoit un Poëte naissant plein de feu, on ne sera point étonné de ce que j'avance. Mr Scarron nous dit dans l'Épitre dédicatoire du Jodelet Maître Valet, qu'il ne fut que quinze jours à faire cette Pièce. Après cela doit-on s'étonner que l'on puisse faire un Acte en huit jours? Ou du moins qu'un jeune Poëte l'entreprenne?
L'Auteur de la Critique charge si souvent sur Baron, que je ne fais point de doute qu'il ne lui en veuille personnellement. Il prend de là ocasion de désapprouver l'Histoire de l'Épinette: Elle est, dit-il, hors de mon sujet. Eh! je l'ai dit avant lui; j'ai demandé grace pour ce petit Épisode; j'ai dit que je ne le donnois que parce qu'il me paroissoit plaisant. N'en est-ce pas assez pour me justifier?
Le détail qui regarde Baron ennuie mon Censeur, ce sont des choses communes: Molière est petit avec Baron. Je conviens qu'à la première lecture faite sans réflexion, on peut me reprendre sur cet article; mais pour peu que l'on fasse atention que je n'ai raporté ces petites particularitez, que pour relever les grands traits qui les terminent, pour faire voir que Molière entroit dans le commun du commerce d'estime ou d'amitié, comme dans le plus sérieux: on ne me condamnera peut-être pas aussi sévèrement que l'a fait mon Censeur, qui tranche si fort du grand homme par la supériorité de ses expressions, que je doute que ses sentiments et sa conduite y répondent: mais il est peu d'acord avec lui-même: car tantôt il s'abaisse jusqu'à vouloir toute la Vie de Molière, il daignera la lire; tantôt il n'en veut que les beaux traits, le reste le révolte; tantôt il se déclare le Protecteur, le Panégyriste des Comédiens; tantôt il ne veut point en entendre parler, ils sont au dessous de lui. Dans un endroit il me reprend de n'être pas sincère, de suprimer des faits; dans un autre il trouve mauvais que je dise la vérité. Il auroit voulu que je n'eusse rien dit du mauvais ménage qui étoit entre Molière et sa femme, que je n'eusse parlé de Mr de Chapelle, que lors qu'il étoit à jeun: c'est-à-dire que mon Censeur auroit voulu l'impossible; ç'auroit été sans raison tomber dans le défaut qu'il me reproche un moment après.
Je n'ai pas, dit-il, donné tout ce que je savois de la Comédie du Tartufe; on s'en plaint par tout. Mais lui qui en sait tant de choses, que ne les disoit-il? Que ne recueilloit-il des Mémoires, pour me reprendre à bon titre? je serois ravi qu'il eût informé le Public mieux que je ne l'ai fait. Mais je le vois bien, c'est ici que mon Censeur a de la prudence, malgré lui-même; il n'a eu en veue que d'intéresser les autres, sans se commettre. J'ai dit sur cette Pièce ce que l'on devoit dire: et mon Censeur, qui étale souvent de si beaux sentiments, a mauvaise grace de me demander des traits de Satire, qui n'ont nulle apparence de vérité. Veut-il que je pénètre dans l'intérieur de Molière, pour savoir si Mr N. et Made N. sont les originaux du Tartufe? Est-il à présumer qu'il l'ait jamais dit? «C'est le Public qui a fait son aplication, donc la chose est vraie»: la conséquence n'est pas juste. Ces caractères généraux peuvent s'apliquer à tant de sujets, que l'on peut aisément se tromper. Je l'ai examiné avec plus de soin que mon Censeur, j'ai vu que cela étoit vrai.