En vérité je ne saurois comprendre l'Auteur de la Critique, je ne puis le définir. Il fait l'honnête homme, et il veut que de sang froid je nomme une personne, illustre, dit-il, aujourd'hui, qui chaussa autrefois Molière si étourdiment à l'envers. Ou l'Histoire qu'il nous fait de ce grand-Homme est vraie, ou elle ne l'est pas. Si elle est vraie, quel ornement son nom auroit-il donné à mon Livre, où je ne parle ni de Méchaniques, ni de Finances? Si elle ne l'est pas, c'eût été le calomnier. Mais la belle morale que mon Censeur débite à cette occasion, est inutile pour moi; car je lui déclare que je ne connois point son Provençal, et que les rares qualitez qu'il lui donne me le font encore plus méconnoître; car je m'en raporte beaucoup plus au jugement de Molière, qui étoit Connoisseur, qu'à tout ce que le Censeur nous dit de son Héros; et pour lui faire voir que je n'y entends point finesse, qu'il le nomme, je veux bien être chargé de la confusion de l'avoir mis sur la Scène dans la Vie de Molière, suposé que je n'aie pas raporté la vérité.
Je lui en passe une très constante: je lui avoue de bonne foi que la défense du Misantrope est peut-être le meilleur Ouvrage de celui qui l'a faite; mais le bon a ses mesures diférentes, suivant les personnes qui en jugent, et selon les rapports que l'on en fait. Mon Censeur compare cette défense si heureusement pour la faire valoir, que je ne puis disconvenir qu'il n'ait raison. Cependant il auroit pu se dispenser de faire tant de bruit pour si peu de chose; je raporte un fait de la Vie de Molière; je ne suis point garand de l'effet qu'il doit produire. Mon Censeur s'est fâché à cette ocasion; il est aisé à irriter; et je n'ai point d'autre satisfaction à lui donner sur cet article que de ne lui point répondre, c'est une question décidée dans le public depuis longtems.
A entendre parler l'Auteur de la Critique avec son ton décisif, on doit le prendre pour un bel esprit. La conversation de Bernier avec Molière est plate. Et bien j'ai eu intention de la faire telle pour peindre le travers d'un Voyageur, Philosophe bien plus. L'avanture du Minime l'a réjoui; j'ai eu en vue de réjouir; si je n'y avois pas réussi, ce seroit un sujet de me reprendre. Ce Censeur croit-il que j'aie travaillé sans dessein, et que j'aie atendu à m'en former un après le jugement du Public? Non, j'ai taché de prévenir le Lecteur par mes expressions, et de l'amener au sentiment qu'il devoit avoir sur chaque trait de la Vie de Molière. Je ne me plains point du succès. Mon Censeur, quelque sévère qu'il soit, me rend un peu de justice, mes fautes ne l'aveuglent point, il me donne des louanges qu'il ne m'est pas permis de répéter, mais dont je lui dois des remercimens si elles sont sincères; car je lui avoue ingénument que je ne le crois pas de mes amis, et que sans l'impression, qui ne souffre plus d'invectives, il m'auroit encore moins ménagé.
L'amitié de Molière pour Chapelle l'étonne. «Puisque celui-ci,» dit-il, «convenoit si peu à l'autre, pourquoi ne se séparoient-ils pas? Peut-on conserver une amitié si discordante?» Mais mon Censeur examine peu; je suis toujours obligé de le dire. Il confond le bon cœur avec les manières. Celles de Chapelle et de Molière ne s'acordoient pas à la vérité; mais ils se connoissoient intérieurement pour des personnes essencielles, et ils essayoient à tous momens de se convertir l'un pour l'autre. Combien voyons nous de gens qui s'aiment, et qui se grondent continuellement! Il n'y a donc point là de quoi s'étonner, pour peu que l'on connoisse le monde. C'est même l'amitié bien souvent qui cause ces petites altercations familières, qui ne font que la réveiller. Je puis à mon tour reprocher à mon Critique que Baron lui tient trop au cœur. Comment! il en parle plus souvent en mal, que je n'en ai parlé en bien! Quelle mauvaise plaisanterie il en fait à l'ocasion de Chapelle! Je trouve mon Censeur si petit en cet endroit que je l'abandonne au mépris du Public, sur cet article.
Il est fort éveillé sur tout ce qui peut abaisser mon Ouvrage; car il ne raconte l'avanture de la Personne qui fut demander conseil à Roselis pour se faire Comédien, que pour acuser indirectement la mienne de fausseté. Mais ce fait est connu de trop de personnes pour être ignoré; et je doute fort, de la vérité du sien.
C'est à ce sujet que le Critique s'épanche en faveur des Comédiens. Cet Auteur qui veut tout, jusques aux noms des personnes, ne trouve pourtant pas bon que j'aie fait parler Molière contre la Troupe, et suposant que le fait soit véritable, il est de sentiment, que je devois sauver de pareilles véritez à de si honnêtes gens. «J'en ai bien,» dit-il, «épargné à d'autres qui ne les valent pas.» Si je discutois cette proposition, je ne sçai si mon Censeur, et ses bons amis, y trouveroient leur compte. Mais n'aïant rendu que les paroles de Molière en cette ocasion, qu'il aille lui en faire ses plaintes en l'autre monde. Cependant je ne puis m'empêcher de faire remarquer au Lecteur le travers de mon Critique; qui trouve à redire que je n'aie pas nommé des Personnes de considération, et qui veut que je ménage les Comédiens, que je n'ai pas même ataqués personnellement ni en général; c'est Molière qui parle encore une fois. En mon particulier je reconnois ces Mrs là pour de fort honnêtes-gens; ils ont de l'esprit, de la conduite, jusqu'à de la vertu, puisque mon Censeur le veut. Mais Molière les connoissoit mieux que moi. Cependant il y en a dans la Troupe que j'estime fort, et si les autres leur ressemblent tous, le Public est injuste de se plaindre d'eux si souvent.
Mon Critique, qui se fait tant ami de la sincérité, trouve encore mauvais que j'aie fait voir les foiblesses de Molière. Pourquoi, dit-il, faire rire le Lecteur en lisant la Vie d'un Homme si grave? Que de contradiction, dans les sentimens de ce Censeur! Il les oublie d'un moment à l'autre; et bien sérieusement je ne sais pas pourquoi il lui a pris phantaisie de critiquer mon Livre avec si peu de précaution, avec si peu de conduite. Je ne lui trouve de la raison que quand il me demande un détail plus étendu sur les Pièces de Molière; je sais que cela auroit fait plaisir au Public; et peut-être lui donnerai-je cette satisfaction.
Mon Censeur n'est plus le même, quand il parle du Courtisan extravagant, il manque de goût. «Cela,» dit-il, «n'est pas bon dans un Livre; c'est un morceau de Pièce tout fait pour le Théâtre.» Mais il n'a pas remarqué que cette avanture auroit été plate, si je n'avois mis le Courtisan en action, si je n'avois peint son caractère par ses expressions, que je n'aurois pu employer dans un simple récit. Et je ne sais pas où mon Censeur a vu établi en règle, qu'il soit deffendu de mettre de l'action, et du caractère dans un Livre; c'est le plus seur moyen de plaire, et d'atacher à la lecture.
Voici un grand article; il y est parlé de de Mr Baile; mon petit Critique voudroit bien mettre un si grand homme de son côté. Je suis un effronté de ne pas m'en raporter à ce qu'il a dit de Molière et de sa femme dans son Dictionnaire critique. C'est un Auteur grave qui a parlé, donc ce qu'il dit est véritable. J'honore parfaitement Mr Baile, et je connois peut-être mieux la vaste étendue et la solidité de son génie, que mon Censeur ne la connoît; mais je ne veux point être l'esclave de ses sentiments sans les examiner. Et lui-même qui par ses profondes lectures, par ses sages raisonnemens, veut nous débarasser de tous préjugés dans une bagatelle, a donné celui du Public au sujet de Molière. Il devoit observer à la simple lecture, que l'Ouvrage qu'il cite à son ocasion, comme vrai, déshonoroit la mémoire d'un Auteur illustre; comme faux, fesoit tort au jugement de l'Auteur du Dictionnaire. Mais peut-on s'y méprendre? Ne dévelope-t-on pas aisément la malignité d'un Auteur aux expressions, à la conduite de l'Ouvrage, aux intérests qui y sont répandus? Ainsi, dût Mr Baile le trouver mauvais, je ne saurois lui passer d'avoir donné du poids à un indigne Ouvrage fait contre la réputation d'un des grands hommes de notre tems.
Comment! dira peut-être mon Censeur, comme vous parlez de Molière, il semble que ce soit un Héros! Que ce Critique lise, je vais lui fermer la bouche par un trait de la Vie de cet Auteur, qui n'est pas venu jusqu'à moi avant l'impression. Monsieur le Prince deffunt, qui l'envoyoit chercher souvent pour s'entretenir avec lui, en présence des personnes qui me l'ont raporté, lui dit un jour: «Écoutez, Molière, je vous fais venir peut-être trop souvent, je crains de vous distraire de votre travail; ainsi je ne vous envoierai plus chercher, parce que je sais la complaisance que vous auriez pour moi; mais je vous prie à toutes vos heures vuides de me venir trouver; faites-vous annoncer par un Valet-de-Chambre, je quitterai tout pour être avec vous.» Lorsque Molière venoit, le Prince congédioit ceux qui étoient avec lui, et il étoit des trois et quatre heures avec Molière; et l'on a entendu ce grand Prince en sortant de ces conversations, dire publiquement: «Je ne m'ennuie jamais avec Molière, c'est un homme qui fournit de tout, son érudition et son jugement ne s'épuisent jamais.» Je ne crois pas que mon Censeur veuille rabattre du sentiment d'un Prince qui jugeoit si seurement de toutes choses. Et cependant, c'est ce même Molière dont mon Critique ataque les connoissances et la conduite. Mais plus, il n'y a pas un an que le Roi eut ocasion de dire qu'il avoit perdu deux hommes qu'il ne recouvreroit jamais, Molière et Lulli. Ces paroles assurent la réputation et le mérite de Molière contre la malignité du Censeur.