Le récit que je fais de la mort de cet Auteur ne lui plaît point; il est rempli de trop petites circonstances pour son esprit supérieur. Il n'y en a pourtant pas une que j'aie mise sans dessein; quand il entre dans la loge de Baron, il paroît qu'il a plus d'atention au succès de sa Pièce, qu'à l'état violent où il étoit: il refuse en homme d'esprit de prendre les bouillons de sa femme, parce que les choses, dont ils étoient composés, auroient pu abréger les moments qui lui restoient à vivre. S'il satisfait l'envie qu'il avoit de manger du fromage de Parmesan; c'est qu'il sentoit bien que le régime lui étoit inutile alors, puisqu'il avoit dit l'après-dînée à sa femme qu'il finissoit. Les Sœurs Religieuses, qui l'assistèrent à la mort, font connoître qu'il fesoit des charités. J'ai laissé tout cela à penser au Lecteur; mais mon Censeur ne pense point, et s'en tient au premier sens des termes; il faut tout lui dire pour qu'il le sente. Si l'on prenoit toutes les petites circonstances que j'ai raportées de la mort de Molière, comme il les a prises, j'avoue que ce ne seroit pas le plus bel endroit de mon Livre; mais tout le monde n'a pas jugé comme lui, et elles ont du moins servi à détromper le Public de ce qu'il pensoit sur cette mort: c'étoit la principale fin que je m'étois proposée.
Quant à ce qui se passa après que Molière fut mort, je laisse à mon Censeur de nous le donner. Aparemment qu'il en est bien informé, puisqu'il avance qu'il y auroit de quoi faire un Livre fort curieux. J'ai trouvé la matière de cet ouvrage si délicate et si difficile à traiter, que j'avoue franchement que je n'ai osé l'entreprendre; et je crois que mon Critique y auroit été aussi embarrassé que moi: il le sait bien; mais il a été ravi d'avoir cela à me reprocher. Je ne dois pourtant pas me plaindre de lui: «D'autres pourroient,» dit-il, «trouver plus que moi à redire à la Vie de Molière; je ne donne que ma pensée. A tout prendre néanmoins cet Ouvrage pourroit avoir le plus grand nombre de son côté; il amuse les petits Lecteurs; il y a des aventures qui font rire: il y a des noms en blanc, cela excite la curiosité, et fait bien souvent le mérite d'un Livre. Pour moi,» ajoute-t-il, «débarassé de tout préjugé, je n'ai pas trouvé la Vie de Molière dans cet Ouvrage; l'expression ne m'a point dédommagé, elle est trop hardie. Pourquoi l'Auteur ne choisit-il pas d'autres sujets pour travailler? il réussiroit, il a de la disposition.» Voilà parler en Maître: l'Académie en corps ne décideroit pas si fièrement. C'est dommage que mon Censeur se soit contredit tant de fois dans sa Critique, qu'il ait des sentiments si oposés à ceux du Public, qu'il prenne si souvent à gauche: avec ses grands termes et ses belles expressions il se seroit fait une réputation d'homme d'esprit à mes dépens. Mais je me flate, sans trop présumer de mon Ouvrage, que puisque le Public a daigné souffrir et agréer mon travail, qu'il prendra ma deffense: non que je présume absolument avoir bien travaillé: mais mon Livre n'est point, ce me semble, aussi méprisable que mon Censeur le représente. Je lui ai pourtant une obligation essencielle; il lui a donné un agrément de plus: il est de l'essence des bons Livres d'avoir des Censeurs. Celui qui m'ataque ne doit pas se plaindre de moi; je l'ai, ce me semble, assez ménagé, pour ne plus craindre les traits de sa vivacité, dont il me menace à la fin de sa Critique, au cas que je repousse très-fortement les coups qu'il m'a portés. Ils ne sont pas assez rudes pour avoir recours à l'insulte; et je ne suis pas de caractère à m'en servir, quand je me croirois bien battu. Tout ce dont je suis fâché c'est de n'avoir pu découvrir qui est mon Censeur; je lui aurois rendu des devoirs d'honnêteté que sa personne auroit peut-être exigés; mais à juger de lui par son ouvrage, je ne puis me dispenser de dire qu'il a de l'esprit, et qu'il écrit bien; mais qu'il a peu d'ordre et de retenue.
FIN
[CLEF]
DES NOMS LAISSÉS EN BLANC
Page [10]. «Mr P**»: Charles Perrault, dans sa notice sur Molière du livre Éloges des hommes illustres du XVIIe siècle.
P. [82]. «Mrs de J..., de N... et de L...» MM. de Jonsac, de Nantouillet et Lulli.
P. [97]. «Mr ...»: le premier président de Lamoignon.
P. [99]. «M. de **»: Donneau de Visé; sa Lettre parut en tête de la première édition du Misanthrope; Paris, Jean Ribou, 1667, in-12.
P. [132]. «Mr des P***»: Boileau-Despréaux.
P. [135]. «la de ...»: Mademoiselle de Brie.