[IV]
L'AMOUREUX D'ÉTOFFES
Pour M. Edmond de Goncourt.
Les dents serrées et les yeux amincis sous les paupières plissées, avec une étrange figure de volupté et d'énergie, il arrive tous les vendredis matin au Bon-Marché: c'est le jour des coupons, celui où l'administration liquide à bon compte les fins de pièces et les échantillons des différents comptoirs. Correct et l'air froid dans son pardessus de ratine bleue et sous son melon-cape de Londres, d'une élégance sobre, marquée au sceau du fournisseur anglais, il va droit au rayon des étoffes pour meubles, se faufilant avec des souplesses révoltées de grand fauve au milieu de la cohue des ménagères et des petites bourgeoises, entassées devant les soldes de lingerie. Comme une crainte irritée de tout contact le fait s'effacer et presque fondre en prudents reculs à la rencontre des ventres à tabliers des femmes du quartier et des corsages poitrinants des dames d'employés de l'autre côté de l'eau, les Rive droite venues par l'omnibus et les correspondances pour profiter des occasions.
Dans le va-et-vient affolé des commis voltigeant de caisses en caisses sous l'œil policier des inspecteurs, dans la bousculade incessante des femmes, qu'une fièvre d'achat enivre et à travers l'encombrement des oisifs, il poursuit, à la fois souple et droit comme une tige d'acier, l'étroit sentier parqueté qui le conduit aux coupons pour meubles.
Au rez-de-chaussée, côté de la rue de Sèvres, un peu avant le grand escalier où s'étagent de marche en marche les affreux bibelots japonais et les bouddhas d'or à bas prix, qui finiront par discréditer l'Inde et l'Orient... des luisants de soie, des glacés de satin aux grandes cassures frissonnantes et comme baignées de lueurs s'enchevêtrent et se mêlent dans un fouillis harmonieux et mouvant au-dessus c'est l'inquiète recherche de trente mains fureteuses qui palpent, retournent, agrippent, saisissent, emportent et rapportent et remettent au tas les divers métrages de gros de Tours, de damas de Venise et de velours de Gênes (imitation) étiquetés là comme coupons.
Les femmes surtout affluent! les bourgeoises venues chercher de quoi recouvrir à bon compte la fumeuse éraillée par Monsieur ou la bergère de la chambre à coucher que le petit dernier a perdue; la provinciale, qui a pris un aller et retour pour visiter le faubourg Antoine et renouveler enfin son mobilier de salon, et la Parisienne, la Parisienne un peu versée dans tous les mondes, un peu frottée d'art et de cosmopolitisme, la Parisienne qui, la tête rejetée en arrière, examine en clignant des yeux ce morceau de Dauphine, dont elle n'a pas besoin, mais qu'elle prendra quand même pour son beau ton d'or blond qui l'éjouit.