A Paul Bourget.
XIII
CELLE QUI S'EN VA
Fins de septembre, mélancoliques et douces comme un amour lointain et fané sans retour!
Sur les ciels verdissants d'automne, ces ciels de turquoise malade, striés de jaune et de pourpre, qui sentent déjà le froid, le vent et l'hiver, sa fine silhouette de voyageuse évoque des regrets d'intérieur, de tendres exils à deux dans des climats plus chauds, parmi les orangers de quelque invraisemblable Bordhighere, loin de Paris, de ses boues et de ses rumeurs factices, de ses succès surfaits, de ses scandales d'un jour! Oh! les rêves de sweet home et de sweet heart qu'éveillent dans notre âme ses yeux changeants, comme la mer sous la pluie, ses yeux gris et verts, limpides entre leurs longs cils noirs.
Et, en effet, qu'elle soit brune ou rousse, qu'elle ait la nuque duvetée et savoureuse des blondes, où du soleil semble être pris aux fils ténus d'un réseau d'or, ou qu'elle soit casquée d'ombre et de nuit par de lisses et bleus cheveux noirs, celle qui s'en va a toujours ses inoubliables yeux couleur de vague sous l'orage, des yeux qui semblent avoir pris aux embruns, aux horizons de mer et aux grèves lointaines, leur profondeur et leur grisaille fugitive, cette nuance de perle illusoire, attirante, la nuance même de l'infini.
Celle qui s'en va!
C'est hier qu'elle vous est apparue sur l'estacade de la jetée du Havre, engoncée dans sa pelisse à la vieille femme de drap gris ardoise, son délicat profil ennuagé de tulle gris, déjà lointaine et irréelle dans son costume de voyage, avec, à l'horizon, la mer remueuse et striée d'écume et les côtes estompées et violettes du Calvados, Trouville, Villerville et Honfleur.