Vous l'avez retrouvée sur le grand quai, accoudée au balcon de fer de l'hôtel de l'Amirauté, déjà coiffée pour le départ, son nécessaire de voyage en cuir noir auprès d'elle et guettant dans une jolie pose attentive l'arrivée du bateau de Trouville, de Southampton ou de Rouen-Honfleur, dressée sur les pointes de ses bottines fauves, les talons en l'air, déjà partie, ailleurs, envolée... elle part.
La veille, vous aviez dîné auprès d'elle dans le hall du Continental et là, devant les grandes baies donnant sur le port, tout entier au va-et-vient des bâtiments entrant et sortant au rauque son de trompe des sirènes, sur l'eau trempée de lune et mouillée de feux rouges et bleus, multicolores, des phares à réflecteurs, à peine aviez-vous fait attention à la grave et pensive jeune femme assise non loin de vous et mangeant en silence au milieu des perruchage exaspérés de misses Arabella et des respectables old-men de la table d'hôte... quand voici que deux mots échangés à voix basse avec l'homme déjà âgé qui l'accompagne vous ont appris que cette blanche et discrète inconnue arrivait de Londres, qu'elle avait fait le voyage exprès pour aller admirer, à l'Aynew's-Gallery, dans Old-Bund-Street, les dernières compositions de Burnes Jones: The legend of the Briar Rose.
«Tout autour, une haie pousse et semble—vue de loin, une petite forêt.—Les épines, les lierres, les chèvrefeuilles, les guis,—et les vignes avec leurs grappes rouge sang;—toutes les plantes grimpantes, muraille de verdure,—emmêlées inextricablement, la bardane, la fougère et la ronce,—et, brillant au-dessus d'elles, apparaissant à peine—tout là-haut, le faîte du palais. Par terre, sous l'enchevêtrement des églantines, dorment cinq guerriers dont les armures: celtique, gothique, sarrasine, etc., révèlent les nationalités différentes. Ce sont les braves qui ont essayé, avant le temps fixé par les fées, de percer le rempart magique. Leurs casques gisent sur le sol avec leurs épées et leurs arcs détendus. Les branches ont soulevé, à mesure qu'elles croissaient, les boucliers qui se balancent maintenant dans la verdure comme des nacelles sur les flots. Les fauvettes y font leurs nids. Rien ne semble ici bien redoutable. Le prince Charmant n'est assailli que par des feuilles de roses qui pleuvent sur son armure polie et s'y réfléchissent ainsi que dans un miroir noir.»
Et, stupide et charmé, vous n'avez pas eu assez d'yeux pour la regarder, pas assez d'oreilles pour l'entendre. Ainsi cette svelte et cette élégante aux mille bibelots fantaisistes et coûteux est une intelligente; cette inconnue a lu Tennyson, et le voyage de Londres que font nos fin-de-siècle pour leur commande annuelle de complets chez Poole, elle le fait, elle, quand il lui plaît, pour le royal plaisir d'aller admirer quatre tableaux de Burne Jones, chez M. Agnew, ce Georges Petit des expositions esthétiques.
Et vous commencez à l'aimer, et d'un fol et profond amour, cette rêveuse et divine inconnue, qui a le cerveau de son hautain profil et l'âme exquise de ses yeux, ces yeux parlants et graves; toute la nuit vous la passez à combiner des plans pour l'aborder, lui parler, la connaître...
Le lendemain elle est partie, partie, envolée sans retour, et le registre de l'hôtel consulté ne donne même pas un nom, auquel un faible espoir puisse, hélas! s'accrocher... Le premier nom banal, et vous avez conscience que la femme d'hier n'est pas la première venue. Ce doit être au contraire... Et des noms de grandes dames artistes se pressent sur vos lèvres... Mais laquelle? Voilà! Où la reverrez-vous jamais, si tant est-il que vous deviez la revoir? Au printemps, à l'Exposition de Moscou ou cet été à Bayreuth, car cette fervente de Burne Jones doit être une fanatique de Wagner. Vous tiendriez le pari qu'elle aime aussi Moreau et Puvis de Chavannes, et que quelque portrait d'elle doit exister à Londres, peint par Crane ou Whistler!
Mais en attendant le printemps et Moscou, où la retrouver?... La dame aux yeux gris perle a pris le bateau de Rouen le matin... La seule ressource qui vous reste est de l'évoquer en rêve, debout à l'avant du steamer, le vent du large dans le voile de gaze argentée, des goélands voletant autour d'elle, tandis que du bout de sa lorgnette elle découvre les bois de Villerville et le phare d'Honfleur.
Elle a pris le bateau de Rouen, elle rentre donc à Paris, la charmeuse et divine!
Celle qui s'en va... si elle était restée, l'aimeriez-vous de même?