Il y a aussi le Vase brisé, le fameux Vase brisé, où meurt une verveine et qui d'un éventail fut fêlé. Oh! l'Ame-Sœur a de l'étude et du répertoire; elle connaît également et sur le bout du doigt le sonnet de Baudelaire: Sois sage, ô ma douleur, et la Mort des pauvres, c'est la mort qui console, hélas! et qui fait vivre; elle sait aussi les merveilleux cris d'agonie de Verlaine, dans Sagesse:
Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,
Le malheur a percé mon vieux cœur de sa lance!
et en pratique l'application en cataplasmes émollients sur les abcès du cœur. Pour la médication des âmes, à elle le pompon: c'est son métier.
Elle est la consolatrice, l'amie maternelle et sororale aussi, la jeune femme grave aux yeux toujours noyés d'une infinie pitié, au front pur, l'immatérielle penchée avec des attitudes de Piéta sur les blessés d'amour et les vaincus de la vie celle dont un poète ingrat a pu dire:
Vous m'avez pris saignant encore,
Le cœur meurtri d'un autre amour.
Vous avez cru voir une aurore
Dans l'adieu d'un dernier beau jour.
Votre erreur, enfant, m'était chère,
Ce rêve avait tant de douceur!
Vous aviez les soins d'une mère
Et la réserve d'une sœur!
«Laissez venir à moi ceux qui souffrent», telle pourrait être sa devise! Ceux qui souffrent, elle les cherche, les épie, les poursuit avec une passion de charité effrayante; car, dans cet amour de souffrants, dans cette tendresse apitoyée, n'y aurait-il pas un sadisme délicat et pervers d'affinée éprise de tortures et de larmes!
Veuve et libre, d'une fortune indépendante, elle semble s'être consacrée à la cure des amoureux trahis, des veufs inconsolables et des abandonnés de toute sorte, et cela par dilettantisme, pour l'amour de l'art. Car si elle les prend toujours jeunes et d'une tournure charmante, les dettes ou rentes de ses victimes élues, voilà qui importe peu à l'Ame-Sœur.
Les tristesses, les sanglots, les regrets, les détresses de cœur, voilà l'atmosphère où se complaît sa sensualité cruelle et fine, le terrain où fleurit sa bonté de femme apitoyée, bénie par ses victimes.
Ce qu'elle adore, c'est leur faire revivre leurs angoisses d'amour, leurs tortures du passé.