Machinalement, après avoir erré dolent et grave entre les rangs des boutiques de gaufres et des baraques de tir, maintenant espacées, derniers banquistes attardés sous les ombrages de ce parc d'octobre, il était venu s'échouer, comme naguère, à la terrasse du Pavillon Bleu.
Comme naguère! Il n'était pas déjà si loin, le temps où, le pouls fiévreux et le cœur en joie, il venait l'attendre deux fois par semaine dans cette allée du bord de l'eau, devant le grandiose et mouvant paysage de ce parc impérial, des coteaux du haut Sèvres avec, là-bas, dans les bois de Meudon, les quarante-huit fenêtres de la fondation Galliera.
Oh! les heures passées devant le paysage, les coudes au parapet du pont, à regarder venir les bateaux de Suresnes.
Comme elle en descendait gentiment! Cette façon d'avancer le bout du pied, souple et menu, sous l'ombre de la robe, n'appartenait vraiment qu'à elle. Puis, cette taille, cette allure onduleuse et cependant hautaine, cet abandon de toute elle-même quand elle prenait son bras et qui faisait retourner les gens sur leur passage, comme à la fois surpris et envieux.
Oh! les lentes promenades, prolongées à dessein, à l'entour du château, sur les pelouses, déjà encombrées de feuilles mortes, du parc réservé. Et là, dans le silence des quinconces, l'échange presque pieux de baisers appuyés longuement, baisers qu'ils auraient voulu éternels à cause du voisinage des ruines!
Et dans ces inoubliables minutes, ses yeux à elle, ses grands yeux bleus frangés de noir où il y avait comme une âme!
«Monsieur dîne seul ce soir!»
Machinalement, il s'est assis à la terrasse du restaurant, et le garçon qui les a servis si souvent, lui aussi se rappelle: «Monsieur dîne seul ce soir?» Et voilà qu'avec un triste sourire il se prend à commander le menu qu'elle aimait, des marennes vertes, des œufs brouillés aux truffes, une caille rôtie, des écrevisses et une glace frutti, un de ces menus artificiels et irritants de Parisienne anémiée ayant l'horreur du substantiel et des viandes. Des écrevisses! et voilà qu'il évoque les jolis gestes effarouchés de ses doigts en les décortiquant. Aux tables voisines, sous la lueur adoucie des hautes lampes encapuchonnées de clairs abat-jour, des couples dînent en tête à tête, souriants ou boudeurs, et aux physionomies de chacun, d'intimes soucis de ménage s'imposent ou se devinent. Au pied de la terrasse, dans le noir de l'allée piqué par les lampions de la fête, des figures de badauds se détachent, éclairées follement, vaguement, presque grotesques, attirées là par l'orchestre des tziganes, et dans cette atmosphère de musique, d'éclairage savant, de femmes maquillées, et de dîners nocturnes en plein air, il a l'involontaire hantise d'une fête japonaise; les valses des tziganes aidant et ses nerfs s'aiguisant à la fin, voilà qu'il s'attendrit sur lui-même. «Lâché! il est lâché. Comme il fait déjà tard dans sa vie! Qui va-t-il aimer, maintenant!» Puis, sous l'influence de la digestion d'un filet de madère, dont il a corsé son menu, et d'un clos-vougeot d'année 57 recommandé par le maître d'hôtel, voilà qu'il se ranime, se prend à regarder les femmes et, après un coup d'œil à la glace d'en face, conscient de son torse large et de son teint clair, presque fat, il se met à friser sa moustache et à se chuchoter à lui-même: «Elle ne se serait pas embêtée ce soir.»