Georges Rodenbach.

Eh bien, j'habite cette chambre, une chambre de l'autre siècle, où flotte comme une tristesse de jadis dans les plis à larges cassures d'un vieux lampas jonquille, ramagé d'argent mat. Mes deux fenêtres à guillotine donnent sur un ancien parc délabré par l'automne, un vieux parc qui s'en va et descend en terrasses vers de hautes futaies déjà tout éclaircies, et, à l'horizon noyé de pluie, des bois, des bois et encore des bois, toujours des bois, étalent à perte de vue leurs ors rouillés et leurs ocres malades sous un ciel gris et balayé de nuées.

Eh bien! cette chambre possède un indicible charme et, tapi le long des journées à l'angle d'une haute cheminée de marbre rose, une de ces monumentales cheminées du temps passé où l'on se rôtit les jambes sans jamais pouvoir se réchauffer le dos, je songe qu'il est doux, à cette époque de l'année, de se retremper, loin de Paris bruyant de sa vie ardente et triste, factice et monotone, dans un coin engourdissant de nature, un peu défeuillé comme soi-même, mais dans le bon refuge des évocations d'autrefois.

Ce que je l'aime et l'apprécie, le château où l'on rêve, au milieu des grands arbres jaunis de son parc!

Combien je savoure son calme et son silence aggravé de mystère, la grâce un peu vieillotte de ses rideaux aux plis raides et droits, le luxe âgé et froid de ses meubles sévères et jusqu'à la poussière, cette neige tombée du sablier des heures, veloutant la corniche de ses cheminées Louis XVI, où bombent en relief une torche et un carquois.

A la tombée du jour, quand, dans les allées du parc encombrées de feuilles mortes, la Nuit, comme une voleuse, descend presque visible avec un bruit équivoque de pas (le vent du soir qui s'élève et chuchote dans les cimes d'arbres bruissantes), combien j'aime, dans le silence de la chambre assoupie et comme gagnée par les ombres, aller m'accouder à la haute fenêtre aux petites vitres claires, qui donne sur les bois!...

En bas, sur la terrasse, une statue d'Eros, toute blanche dans le crépuscule, a l'air de grelotter sur son socle de briques, et tout autour tourbillonne un essaim de feuilles sèches, feuilles aux étranges froissements d'étoffe qu'on déchire et auxquelles parfois même on croirait une voix: alors, dans la chambre obscure et comme tendue de toiles d'araignées, j'aime à aller regarder longtemps dans un vieux miroir accroché vis-à-vis la fenêtre, miroir dans l'eau duquel s'attarde toute la lumière du jour, une vieille glace de Venise, la seule pâleur et la seule clarté de la pièce, où sont entrés maintenant tout le noir et tout l'inconnu de la Nuit; et devant ce silence et ce gris crépuscule, dans cette antique demeure, je songe à la tristesse de vieillir, de n'avoir plus vingt ans, d'en avoir passé trente.

Chagrin d'être un sans gloire qui chemine,
Dans le grand parc d'octobre délabré,
Chagrin encor de s'être remembré,
Le printemps vert que le vent dissémine.