Aux Rosny.
XXI
CONFIDENCE
A l'heure confortable où se ferment les persiennes et s'allument les lampes, à l'heure où dans les intérieurs douillets et bourgeois Madame va rentrer, un peu grelottante de ses courses dans Paris, auprès du feu qui flambe, dans le clair-obscur du petit salon; à l'heure littéraire où, dans les cafés du boulevard, les éreintements féroces s'entament et entament, barbelés de perfidies noires et d'indiscrétions meurtrières, autour de vagues vermouts et de troubles absinthes; à l'heure enfin où le monsieur amer, qui pendant toute la semaine pioche des mots cruels sur les confrères, vient les distiller, avec un rire heureux, dans l'inattentive oreille de quel indifférent auditoire!... à l'heure élégante entre toutes, enfin, où la mondaine, tout le jour attardée chez la modiste ou le grand couturier, compare avec effroi les ressources de son budget au prix des ruineuses commandes où elle vient de se laisser entraîner..., qui d'entre tous ceux-là, a jamais songé, devant l'apéritif de la brasserie grouillante ou dans la tiédeur embaumée du coupé, qui d'entre tous ces hommes et toutes ces femmes a jamais reposé sa pensée sur les humbles et les malheureux qui, la pénible journée terminée, rentrent lourds de fatigue, les mains gourdes de froid, la boue de Paris collée à leurs grosses chaussures, vers les cinquièmes empuantis des misérables faubourgs?
Oh! le dos du travailleur, les épaules voûtées de l'ouvrier, rompues, brisées par des siècles de labeur qu'ils se lèguent de père en fils, les misérables, et que rien ne pourra redresser désormais!
Ouvriers puisatiers, ouvriers terrassiers, limousins et manœuvres aux larges cottes de velours empâtées d'argile, aux rugueuses mains gercées, crevassées et sans ongles, aux regards d'animal abruti, plus même farouche, et qui ne s'éveillent que devant un verre d'alcool. Sous la bise de novembre déjà mordante ils peinent tout le jour, suant et puant dans de minces tricots rayés.
Ce sont les mêmes qui, durant les accablants midis de juillet et d'août, font la sieste, bestialement étalés à travers la chaussée, leurs vestes de toile jetées sur leur tête, la tête posée à même le rebord brûlant des trottoirs. Ce sont les mêmes que viennent attendre, les soirs de paie, de pitoyables êtres aux cheveux rares, à la jupe effrangée, misérables femelles auxquelles on ne pourrait assigner un sexe, sans la douloureuse obésité du ventre talé par les grossesses.