Le Point-du-Jour, 6 octobre 1892.
[II]
INCONSCIENTE
Oh! les pauvres êtres que la fatigue d'exister déprime et que la névrose obsède!
Celle-là, Rémy de Gourmont l'a rencontrée et notée dans un des plus curieux chapitres de son roman Sixtine.
Et nous aussi, nous l'avons cent fois croisée à la sortie du Louvre, sous les arcades de la rue de Rivoli, l'anonyme détraquée aux yeux comme lointains dans leurs cernes profonds et ombrés de kohl, à la pâleur quasi surnaturelle sous son frimas de veloutine... Mondaine ou fille galante? Est-ce que l'on sait jamais avec les femmes? Mais quelle qu'elle soit et d'où qu'elle vienne, Rémy de Gourmont l'a reconnue entre toutes et en a buriné l'indiscutable signalement, le jour où il l'a peinte avec sa démarche inquiète et zigzaguante, ses gestes de somnambule et la crispation de toute sa pauvre face tourmentée par un inégal abaissement des coins de la bouche et un inégal relèvement des sourcils sur de lourdes paupières, l'une toute distendue, l'autre toute froncée à petits plis.
«Elle était assez grande, maigre, brune, très pâle, écrit-il, et portait bien une toilette plutôt originale, de la dentelle noire en ondes et rien d'éclatant.»
Les jours de grains, quand l'averse fait rage et met comme d'innombrables et longues baguettes d'eau sale entre le ciel et le macadam, il faut la voir aller et venir à travers la cohue des gens, tassés là par la pluie sous les arcades de la rue de Rivoli.