Elle arpente le trottoir, hésite un instant à un angle, se retrousse comme pour prendre son élan pour traverser la rue, puis, au moment d'ouvrir son parapluie ou de héler un fiacre, revient soudain brusquement sur ses pas, attirée on croirait par les splendeurs d'un étalage: la voici, d'ailleurs, qui s'y arrête et, comme hypnotisée, s'immobilise devant un assortiment de broderies persanes, le front appuyé à la fraîcheur des glaces, les yeux ailleurs, reculés sous les plis des paupières tandis que la bouche entr'ouverte sourit, qu'un bout de langue y pointe au coin mouillé des lèvres et dit crûment d'oser aux hommes qui passent, oui, d'oser prendre à pleines mains cette taille qui se cambre et cette croupe qui s'offre.

Car à cette minute cette femme aux dessous coûteux et parfumés, à la chaussure fine, aux bas à coins brodés de deux louis la paire, est à qui veut la prendre... Sans volonté, sans défense, elle est la proie que peut emmener et posséder tout son saoul, en toute sécurité, dans le premier garni du voisinage ou chez lui, le premier comme le dernier venu. Calicot ou souteneur, clubman égaré là par hasard ou libertin suiveur de femmes (une race d'hommes qui tend pourtant à disparaître); le mâle, à qui cette chair offerte fait envie, n'a qu'à prendre cette misérable par le coude, à lui souffler une obscénité dans la nuque, la pousser dans un fiacre et donner une adresse... ou garder parfois le fiacre tout simplement, et cette femme, la mère de vos enfants, est à ce monsieur, à ce passant, à cet inconnu.

Mais elle, l'épouse adultère?... oh! elle ne se doute même pas de ce qu'elle fait, elle ne saura qu'après: la névrose la travaille, elle est inconsciente, en pleine crise. Si le passant qui l'a remarquée se trouve être, comme le héros de Gourmont, un galant homme ou plutôt un amoureux épris ailleurs et gardé par son amour, il aura pitié, fera monter la malheureuse en voiture, obtiendra son adresse et la reconduira chez elle, et encore en fiacre, aura-t-il à essuyer de l'hystérique d'étranges confidences et de plus étranges propositions encore!

«Je vous dois beaucoup, il faut venir me voir. Vous m'avez sauvée. Voulez-vous être mon médecin? Soyez mon médecin, je vous obéirai bien.» Ou bien: «Mon mari part tous les matins à dix heures, il ne rentre que le soir. C'est, entre nous, un bureaucrate sans idéal. Ah! je ne suis pas comprise.» Et les petites mains de pétrir les vôtres, et les beaux yeux profonds de brasiller.

Si le passant est un jouisseur ou un opportuniste, il y a ce jour-là une infamie de plus de commise dans la chambre à l'heure et au quart d'heure d'un des trois mille et plus, hôtels complaisants de Paris.

Et à quoi a obéi cette femme, qui vient de se prostituer bêtement à un inconnu, sans intérêt et sans plaisir? Car elle n'y a pas même pris plaisir, elle aime quelquefois son mari!

Mystère!... A on ne sait quel rut, quelle folie née des stations prolongées devant toutes ces étoffes, tous ces reflets de peluches et de soieries, convoitises inavouées et inassouvies de ces mille objets de luxe et de féerie; à on ne sait quel prurit aussi développé au frôlement de la foule, la foule des jours de pluie fumante et mouillée, et dégageant, tassée dans la chaleur de ces grands magasins, comme une odeur de bête et de fourrure. Est-ce que l'on sait, d'ailleurs? peut-être tout simplement à l'ennui, à un ennui de femme mariée astreinte à un minimum de dépenses, affolée des exigences du budget; peut-être tout simplement à l'énervement de cette journée d'octobre, molle, pluvieuse et chaude, à un besoin de sensation neuve, à l'envie d'une brutalité.

Samedi, 8 octobre 1892.