Miss Harvey s'avançait pour baiser la joue d'Ellen, lady Horneby l'arrêtait d'un geste. «Bonsoir, Gladys. Une prière, en rentrant ne faites pas trop de bruit quand vous passerez devant sa porte, nous dormirons sans doute, mais Ellen a le sommeil très léger.—Oh maman! faisait miss Horneby en se jetant dans les bras de sa mère, la porte à peine fermée sur les intrus.—Que veux-tu, ma chérie! c'est la vie. Tu la commences à peine, tous et toutes nous y blessent.—Comme tu as été dure pour eux, maman.—Oh! Harry n'a rien compris, il est décidément trop bête.—Et tu défendais Gladys, tu la croyais bonne.—Bonne! Et brisée par les émotions de la journée jusqu'au blasphème, je ne sais même plus s'il y a de la bonté au ciel.»
Harry Astlher rentrait de son équipée dans les ruines. Si les émotions de la journée avaient brisé lady Horneby, les péripéties de ces dernières vingt-quatre heures, jointes aux effarements de la veille, n'avaient pas moins troublé le calme du bel officier. Sa stupeur en retrouvant sa cousine si changée, la certitude qu'elle n'en avait plus pour longtemps à vivre, la scène pénible qu'il avait eue, le matin, avec lady Horneby, l'adjurant de mentir à sa fille, cette comédie de l'amour imposée à sa pitié, et puis dans la journée l'imprévue rencontre de Gladys et sa société dans le cadre des ruines; Gladys, son ancien flirt d'il y a quatre ans, retrouvée plus jolie et plus étourdissante d'esprit que jamais, sa coquetterie, la hardiesse de ses allures et de ses propos, ses provocations à son adresse, tout cela avait bouleversé ce pauvre Harry, mais tout cela n'était rien encore auprès du trouble extraordinaire où venaient de le jeter les vingt minutes passées dans le clair-obscur des décombres et des broussailles, à la lueur des torches, en compagnie de l'endiablée Anglaise. Ah! cette lune de printemps dans ce ciel de Provence au-dessous de la silhouette agrandie des tours d'enceinte du vieux château, la métamorphose en choses qui rêvent et qui veillent de tous ces agaves et de tous ces lentisques immobiles dans l'ombre, leur aspect de plantes fantômes dans l'enchantement du silence et de la nuit, et, dans cette solitude peuplée d'âmes végétales, enivrante de trop de sèves et de trop de senteurs éparses, le profil délicat et précis de Gladys idéalisé par la clarté de l'astre et, contre son torse d'homme, la tiédeur de ce corps souple et son frôlement continu. Elle avait pris son bras à la sortie de la villa Soleil, y pesant à plaisir et parfois effleurant son épaule de ses dentelles et de ses cheveux. Forgett avait ouvert la petite porte et ils avaient pénétré dans les ruines; les torches erraient de ci de là, portées en avant par des hommes invisibles dans l'ombre. Leur rougeoiement mettait des lueurs fantastiques dans le bleu nocturne, parfois un pan de muraille jaillissait des ténèbres violemment éclairé, et comme une armée de feux follets précédaient les visiteurs.
Gladys Harvey étourdissait l'officier de son babil. Curieuse et caressante, elle s'inquiétait de ses quatre années de séjour aux Indes, de ses campagnes, des mois qu'il avait passés sous la tente, de ses rapports avec les Cipayes, des habitudes et de la docilité des hommes et des fêtes légendaires de Bénarès et de Singapoor. Elle voulait tout savoir; tout l'intéressait, et les palais des Maarajahs et les cérémonies dans les temples, le mystère des religions millénaires et la veillée solennelle des divinités ignorées et terribles dans des sanctuaires inconnus. Elle voulait connaître aussi les légendes des Bouddhas, le culte des forêts et celui des montagnes, les récits effarants que l'on chuchote sur les lacs, les rites des sacrifices, le symbole des offrandes, la beauté des bayadères et le faste des chasses royales. Harry subjugué répondait d'un mot, sans détours et sans phrases, sans aucune littérature surtout. L'enjouement de la jeune fille piquait dans le récit des remarques drôles et d'imprévues questions. Elle y mêlait aussi de personnels souvenirs, des souvenirs de bals, de fête et de garden-parties auxquels l'officier et elle avaient assisté. C'était avant son départ, et c'était, à chaque minute, des vous rappelez-vous, Harry? Et son incessant verbiage évoquait des retours de chasse en Écosse et d'épiques parties de tennis. D'Ellen, il n'était pas question.
Forgett s'était un peu retiré à l'écart. La comtesse Zisko, très myope, poussait des petits cris en s'accrochant tour à tour au bras de Zanouskine et à celui de son mari; les voix de Réginald et de miss Heacon, demeurés en arrière, discutaient froidement des cas douteux de gulfs et de foot-ball. Forgett avait pris la tête et dirigeait les porteurs de torches.
Les visiteurs parvenaient ainsi au bord d'une rampe dominant à pic un petit bois d'oliviers. L'endroit était vertigineux et sinistre; et, ainsi déformée par la nuit, la joyeuse bande ne reconnaissait plus la terrasse où elle avait déjeuné à midi. Le mur de la citadelle formait là entièrement corps avec le roc; le terre-plain s'assombrissait de quenouilles de cyprès, une tour de guetteur démantelée en flanquait un angle. Forgett donnait l'ordre aux porteurs de pencher leurs torches sur le vide. Des agaves monstrueux jaillis de la roche apparaissaient dans la lueur, dardant sur l'abîme un hérissement de sabres glauques. Les femmes avaient toutes un mouvement de recul.
Forgett jouissait de l'effet qu'il avait préparé. «Hein! est-ce assez turc! Quelle merveilleuse et naturelle oubliette pour des favorites infidèles! Vous figurez-vous les Fathma et les Zuleïka des légendes musulmanes, préalablement ligotées dans un sac avec le chat, le coq et la vipère réservés à la femme adultère comme au parricide, et précipitées dans le ravin?» Et prenant une voix de mélodrame: «Vous imaginez-vous leur chute à travers la rigidité de ces cactus, leurs dards éraflant la toile des sacs et la chair des condamnées, et finalement l'écrasement flasque et mou des corps sur la roche grise en bas. Quel cadre pour un conte des Mille et une Nuits! Tenez, avec le reflet des torches on croirait voir une tache de sang là-bas, sur cette pierre.» Toutes les femmes avaient un frisson; Harry sentait trembler le bras de Gladys, elle se pressait peureusement contre lui. «Je n'ai pas cessé de vous aimer, Harry. Vous savez que je vous aime toujours.» Elle avait parlé dans un souffle. Un tressaillement secouait Harry. «Sérieusement, reprenait-elle, vous n'épousez pas Ellen, n'est-ce pas?—J'ai donné ma parole, répondait l'officier.—Mais elle se meurt, ce mariage serait un crime. Vous ne voyez donc pas dans l'état où elle est; elle ne pourra le supporter, votre étreinte la tuerait, et y survivrait-elle, voyez-vous les enfants qu'elle vous donnerait, des condamnés comme elle et ses sœurs, mais c'est abominable. La vie n'épouse pas la mort.—Je suis son fiancé, répondait le jeune homme.—C'est bien.» Miss Harvey avait brusquement quitté le bras de l'officier et s'avançait vers le vide, le jeune homme avait un mouvement de peur. Miss Harvey prenait une torche des mains d'un des porteurs, se penchait dans le noir et y laissait tomber la résine enflammée. La torche tournoyait, allumant dans sa chute les parois du roc et les pointes des agaves, elle atteignait le fond, et sa flamme rougeâtre semblait y saigner. Miss Harvey la regardait s'éteindre lentement. «Je vous aimais, n'y pensons plus, et elle reprenait le bras du jeune homme. Nous rentrons, n'est-ce pas?»
Ils retraversaient les ruines en silence, toute leur gaieté était tombée; Harry s'arrêtait à la porte de la villa, il introduisait la clef dans la serrure. «Je vous laisse donc à votre cher devoir, persiflait la voix de miss Harvey.—De grâce, baissez la voix, Gladys.—Bah! croyez-vous qu'Ellen ignore la comédie que joue votre pitié. Mes compliments, Harry, vous êtes une belle âme.» Et miss Harvey prenait le bras de Forgett.
La petite troupe s'enfonçait dans la nuit, et Harry Astlher rentrait dans la villa.