Harry Astlher se déshabillait. Il avait soigneusement amorti le bruit de ses pas en montant l'escalier. Une légère angoisse lui avait serré le cœur en entrant dans le silence de la demeure. La maison était comme morte, toutes ses fenêtres éteintes, et pourtant il avait cru entendre se refermer une croisée derrière les persiennes closes, au moment où il prenait congé de Gladys, mais sûrement il avait rêvé… quelque domestique peut-être. La chambre d'Ellen donnait sur la terrasse, de l'autre côté de la route; il y avait beau temps que toutes les femmes de la maison étaient couchées. Il s'était glissé comme un voleur dans la solitude du vestibule et avait escaladé à pas de loup le bois craquant des marches, et maintenant, la porte fermée, il se dévêtait dans la petite chambre claire que lui avait donnée lady Horneby.

Il avait allumé trois bougies et, sa tunique déjà ôtée, il dégrafait devant la glace le satin noir de son hausse-col: un léger bruit lui faisait dresser l'oreille. On heurtait timidement à sa porte; en effet, quelqu'un était là. «C'est vous, ma tante», disait-il en allant ouvrir; il croyait à une visite de lady Horneby, il se savait en faute et s'attendait à de justes remontrances.

«Non, c'est moi, moi, Ellen,» et la jeune fille, demeurée blottie dans l'ombre, pénétrait svelte et vive dans la chambre de l'officier. Harry avait un mouvement de recul. C'était elle, toute blanche dans une longue robe d'intérieur de soie molle. Elle avait jeté un grand manteau de drap blanc sur ses épaules. La gravité de ses yeux démentait l'enjouement de son sourire, il y avait comme une décision inscrite dans l'ensemble de ses traits. «Remettez-vous, Harry, quittez cet air effaré… Oui, c'est moi, j'ai à vous parler.» La jeune fille avait refermé la porte. «Vous m'avez attendu, balbutiait l'officier; au moins vous n'êtes pas malade?—Non. Oui, je vous ai attendu puisque j'avais à vous parler, Harry.» Astlher sentait sa tête chavirer. «Mais ici, dans ma chambre, Ellen, vous n'y songez pas, si votre mère soupçonnait.—D'abord, elle ne soupçonne pas, elle dort, pauvre mère, elle est si fatiguée. Nous lui avons, vous et moi, donné quelques émotions aujourd'hui…—Mais…—Il ne peut y avoir d'inconvenance entre nous, Harry, ne suis-je pas votre fiancée.—C'est justement cela…—Mais une fiancée si platonique. Croyez bien, mon cousin, que je ne serais pas ici si je sentais le moindre désir entre nous, mais vos regards m'ont avertie, je suis ici chez le plus loyal et le plus dévoué de mes amis.—Oh! cela, Ellen.—J'ai dit de mes amis, et la voix de la jeune fille se nuançait de tristesse. Nulle part je ne me sens plus en sûreté qu'auprès de vous. Vous ne m'avez pas dit de m'asseoir, Harry, je le fais,—et prenant une chaise la malade s'installait auprès de la table, elle s'y accoudait dans une pose de nonchalance, élevait vers son cousin la pureté de son profil.—Allumez donc une quatrième bougie. Trois lumières, cela porte malheur.—Mais, Ellen, c'est de la démence, faisait l'officier, interloqué de cette assurance et de ce naturel. Songez qu'il est plus de dix heures et que vous êtes dans ma chambre. Allons, assez d'enfantillage, il faut rentrer chez vous.—Il n'y a pas d'enfantillage ici, Harry, je vous assure que c'est très sérieux. Toute la maison repose, personne ne sait que je suis ici, il faut même que tout le monde l'ignore, ma mère surtout.—Vous me déconcertez, Ellen.—Oh! pour si peu de temps. Et la jeune fille avait un joli geste d'insouciance. C'est la dernière soirée que vous passez ici, ne pouvez-vous me la donner, vous ne m'avez pas gâtée aujourd'hui.—Oui, je sais, j'ai eu tort, vous allez me reprocher Gladys.—Ai-je prononcé le nom de Gladys. Il ne s'agit que de nous deux, de moi surtout. Vous partez demain, ne pouvez-vous me donner une heure. Qui sait si nous nous reverrons jamais!—Ah! vous voilà bien.—Oui, qui sait si nous nous reverrons jamais! insistait la voix alentie d'Ellen, vous n'avez pas une heure à me donner. Si, n'est-ce pas; tenez, je vais allumer une lampe—et la jeune fille se levait,—c'est lugubre, ces bougies, on dirait une veillée de mort.» Harry s'était assis à l'autre bout de la table. Impatienté, ses doigts en tambourinaient le rebord.—Ça va être long?—Mais assez, répondait Ellen en venant s'asseoir, nous allons agiter des choses graves.—Si graves que cela?—Mais oui, puisque je viens les traiter la nuit, et même assez difficiles à aborder. Aussi pour m'aider j'ai apporté un livre, et la jeune fille retirait de son corsage un petit album relié en maroquin vert.—Un livre! vous venez me faire la lecture maintenant.—Oh! trois cents lignes au plus, c'est un petit conte de moi.—Un conte de vous! vous écrivez donc, maintenant.—Il faut bien passer le temps, une malade.—Ah! c'est votre journal de jeune fille, il fallait le dire.—Non pas, ce serait bien monotone, mon journal, il n'y a rien dans ma vie. C'est un recueil de contes. Vous savez que dans la famille nous avons la manie d'écrire. Mon frère Edwards a laissé un très intéressant journal, mais moi qui ne suis qu'une petite fille, j'écris des contes, des contes imités de Gabriel Dante Rossetti et de notre Swinburne.—Ah! vous lisez Swinburne. Vous êtes devenue tout à fait femme auteur?» Ellen ne relevait pas l'impertinence.—Cousine, est-ce que ma tante sait que vous écrivez?—Non, ma mère ne sait pas tout ce que je fais, mais mon mari l'aurait su. Écoutez mon conte, Harry, c'est le dernier que j'ai composé, je l'ai écrit ici, je l'ai rêvé dans les ruines du château.—Ah!—Il faut bien faire quelque chose pour les enfants, n'est-ce pas?» Et la jeune fille, ayant approché la lampe, commençait d'une voix calme et grave.

TROIS DAMES DANS L'ILE

Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de jeunesse et de beauté, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries et de nuances à la fois si douces et défaillantes que le regard semble s'y caresser; leurs pieds nus reposent dans l'herbe et, derrière elles, de claires roses trémières érigent leurs thyrses où des fleurs de soie se fripent et se déploient, rouges comme le vin nouveau et roses comme le désir.

—En effet, tout à fait du Swinburne! Vous avez de la mémoire, Ellen.—Ne m'interrompez pas et laissez-moi lire! La jeune fille reprenait.

Elles se dressent si claires dans le bleu du ciel d'août, les hautes roses trémières, que l'on dirait des cierges allumés en plein midi; à l'horizon, le bleu du ciel baise le bleu de la mer qui verdoie et, sur le rivage liséré d'argent, le bleu vert de la mer se confond avec le vert des prairies. Il y neige des aubépines roses, qui sont des pommiers tardifs, et des pommiers nains, qui sont des aubépines précoces. Des moutons errent dans la prairie et sur les flots en lapis-lazuli s'arrondit la voile d'une blanche galère; mais les trois dames, le dos tourné au paysage, ne s'inquiètent ni des troupeaux épars, tels des flocons d'écume, ni de la galère à la proue recourbée, tel un cygne.

—Nous nous souvenons de Florence, nous avons vu les Primitifs, souriait l'officier. Ellen le faisait taire d'un geste.

La première tient à la main un cistre, un petit cistre en forme de cœur, dont les cordes sont autant de fils d'or, et ses yeux bleus, du bleu des pervenches d'avril, s'alanguissent de mélancolie.—Votre portrait, cousine.—Si vous voulez.

Elle est la plus pâle des trois, et sur sa robe, du vert changeant des mers d'orage, s'effeuillent çà et là des bouquets de violettes mêlés de fleurs d'iris. Son voile bleuâtre a glissé le long de ses épaules, ses épaules frêles d'une blancheur d'hostie, et de ses doigts exsangues, alourdis de joyaux, elle tourmente indolemment les cordes d'or du cistre en marmonnant tout bas des lambeaux de chansons.