«Venise! le cœur me battait de la revoir; nous étions justement sur la digue, au milieu des étendues d'eau de la lagune morte. Pas drôle la pâleur livide de ces lieues d'eau morne dans la mélancolie du soir! J'avais beau me pencher à la portière, l'horizon demeurait sombre; je ne voyais aucune lumière, et cette obscurité ne laissait pas que de m'inquiéter. Enfin nous arrivions.
«Le train entre en gare, les voyageurs descendent. Sur le quai, aucun porteur, pas un facchino, qu'y a-t-il? Sciopero, Sciopero generale. Ici comme partout, la grève a suspendu tout travail; des groupes d'ouvriers silencieux surveillent les abords de la gare. Il y a bien là une bande de portiers d'hôtels, mais ils n'ont plus leur casquette galonnée; on ne sait à qui s'adresser. Parvenus sur les marches de l'escalier, c'est bien pis: pas une gondole! Les gondoliers sont aussi en grève. Venise n'a plus ce moyen de locomotion ni de transport; le Grand Café s'enfonce obscur entre deux hautes rangées de maisons noires. Venise est privé de gaz depuis la veille. Nous débarquons dans une ville vraiment morte; il va falloir gagner notre hôtel à pied, à pied par ses quartiers déserts et miséreux qui sont les faubourgs de la gare, et ces quartiers, je ne les connais pas. Les étrangers ne s'aventurent jamais à pied au delà du Rialto.
—Mon pauvre ami! riait de Brochart.
—Mon pauvre ami! Vous êtes superbe. Quand on connaît la ville, il y a quarante minutes à pied de Danielli, où nous allions, de l'endroit où nous étions, et j'avais deux valises à la main, la mienne et le sac de ma femme. A Venise, pas d'auberge auprès de la gare; inutile de songer à y coucher. Que faire? Quant à nous aventurer sans guide par le dédale de ces rues inconnues, c'eût été folie, et les voyageurs arrivés en même temps que nous avaient disparus. Nous étions là dans l'ombre, environnés de groupes d'ouvriers silencieux; ils nous surveillaient, attentifs à ce qu'aucun d'entre eux ne nous portât nos valises. Ah! nous avons vécu là une de ces minutes!
«Un vieil ouvrier s'offre enfin pour nous conduire, les autres s'y opposent; mais comme il est convenu qu'on ne lui donnera pas de pourboire et surtout qu'il ne portera rien, on consent à le laisser marcher devant nous. Et nos transes vont alors commencer. Oh! cet exode interminable par des ruelles étroites et noires, inextricables, coupées d'escaliers et de ponts; puis ce sont des passages sous des voûtes, des descentes de marches dans du mystère et de l'obscur, et à chaque instant un clapotement d'eau sinistre, l'eau d'un canaletto apparu au bout d'une strada.
—Et pas le moindre canot automobile, hein, mon pauvre baron! c'est alors qu'un canot à pétrole aurait fait votre affaire, le canot sauveur comme l'automobile d'Astier. Mais vous n'étiez plus dans la plaine de Vérone!
—Heureusement y avait-il de la lune. Le vieil homme marchait devant, la baronne suivait, trébuchante, et les valises pesaient lourd; et les trois grévistes qui ne nous quittaient pas. Oh! cette escorte silencieuse de trois inconnus dans la nuit. Ah! nous n'en menions pas large, ma femme et moi; j'avais toujours mes six mille francs en portefeuille et cette fois tous les bijoux d'Hélène dans ma valise, ceux qu'elle emporte en voyage.
—Une bagatelle de cent mille francs, gouaillait le petit de Mercœur.
—Quatre-vingt-dix mille francs, faisait modestement Désambrois.
—Nous ne sommes pas loin de compte.