—Mais vos domestiques?

—Nos domestiques! Le valet et la femme de chambre, nous les avions expédiés le matin du lac de Garde. Ils étaient arrivés à Venise à une heure de l'après-midi, mais, terrorisés par la grève, ils s'étaient bien gardés de venir à notre rencontre à la gare. D'abord, comment l'auraient-ils trouvée, la gare? Ils ne connaissaient pas la ville, et s'orienter à Venise, la nuit, et y trouver la ferrovia sans gondole… car il n'y avait pas de gondole, à Venise, pendant le sciopero.

—Naturellement, approuvait de Brochart.

—Nos domestiques! Ils avaient déjà eu bien du mal à trouver Danielli en plein jour, et puis ils étaient figés par la peur. Le sciopero visait tout le monde. Dans la matinée, les grévistes s'étaient présentés dans tous les hôtels pour emmener avec eux le personnel.

—Ça, c'est vrai, appuyait de Brochart: à la Luna, où j'étais descendu, ils avaient réquisitionné les sommeliers et les maîtres d'hôtel.

—Et à Britannia donc! renchérissait Désambrois. Intimidés par le danois de l'hôtelier, qui avait montré les dents à leurs guenilles, les grévistes prétendaient qu'on avait voulu les faire dévorer par le chien de l'établissement. Ils revenaient en nombre avec des fagots et des bûches, les entassaient devant Britannia et voulaient brûler l'hôtel. La troupe fut réquisitionnée pour en défendre les abords. La princesse Strya, qui nous racontait la chose le lendemain, en était encore toute tremblante; elle avait failli mourir de peur. Ah! l'Italie a été gaie pour les forestieri cet automne.

—Mais votre arrivée à Venise, baron, votre arrivée! Comment vous êtes-vous tirés de là?

—Mais plutôt mal. J'aurais bien voulu vous y voir.

—Vous voilà donc débarquant en pleine nuit sur le quai de la gare.

—Oui, mais il faut reprendre de plus haut. Nous arrivions déjà pas rassurés, la baronne et moi. Nous avions fui dans une panique Milan en proie aux scioperanti; à Vérone, notre voiture avait été arrêtée en pleine campagne par les grévistes, et nous n'avions dû notre salut qu'à l'automobile d'Astier. Quant aux journaux italiens lus dans le train, ils donnaient la chair de poule; les scioperi s'étaient déclarés à Gênes, à Livourne et à Turin; à Brescia, des femmes et des enfants s'étaient couchés sur les rails pour empêcher les trains de partir. Qu'allions-nous trouver à Venise? «Bah! Venise est une ville de luxe qui ne vit que des étrangers, avait dit Hélène, la population y est douce et trop intelligente pour effarer d'un geste inutile la foule des forestieri; la moindre manifestation serait la mort de la saison, elle viderait les hôtels», et mille autres raisonnements échafaudés dans sa jugeotte de femme.