«—Oui, c'est moi, me disait-elle d'une voix entrecoupée, vous m'avez bien reconnue; c'est moi, Marthe Fancy, mais je vous en supplie, ne trahissez pas mon incognito, je vous en supplie, monsieur Thomery: pour vous, que je demeure Mme Déris. Je suis ici pour la santé de ma Jacqueline, de mon enfant que je sais condamnée, que je ne sauverai pas et que j'espère sauver encore. Marthe Fancy n'est plus, il n'y a plus ici qu'une mère désespérée et acharnée à disputer son enfant à la maladie, à la mort. Partout ailleurs, sur la Riviera, à Nice, à Monte-Carlo on m'aurait reconnue, mon nom aurait été cité, j'aurais été en butte à mille importunités, à toutes les poursuites… nous n'avons pas le droit de disparaître, nous appartenons au public. Alors je suis venue me terrer ici dans cette pension de famille, sous un faux nom, mais il a fallu que vous y vinssiez aussi. Monsieur Thomery, vous êtes un artiste, c'est-à-dire généreux, et puis vous êtes fiancé, vous allez vous marier, vous aurez des enfants. Eh! bien, au nom des enfants que vous aurez, de la fiancée que vous aimez, ne me reconnaissez pas, ne trahissez pas Mme Déris.

«Et je promis tout ce qu'elle voulut.

«Malheureusement, il est des misérables partout, et surtout dans les pensions de famille de la Riviera.

«A quelque temps de là, comme je sortais pour aller dîner chez mes beaux-parents, je croisais Mme Déris dans l'escalier, la jeune femme était tout en larmes.

«—Qu'y a-t-il, faisais-je tout ému, Jacqueline serait-elle plus mal?

«—Non, mais je pars, on me met à la porte.

«—Vous!

«—Oui, le patron de l'hôtel m'a fait appeler chez lui, il m'a dit ne pouvoir garder dans son hôtel respectable une cocotte.

«—Il a dit?

«—Oui, on m'a reconnue, on m'a trahie.