Mme Thomery intervenait:
—Voyons, André…
Et, passant derrière son mari, elle imposait aux tempes enfiévrées de l'écrivain la fraîcheur de ses mains calmes. Thomery levait les yeux vers la jeune femme, happait les doigts fins au passage et, les amenant au niveau de ses lèvres, les baisait goulûment; puis, la repoussant un peu:
—Mais quand je vous exposerais toutes mes théories, les longues raisons que je vous donnerais vaudraient-elles un exemple? Non, n'est-ce pas?… Je vous citerai, au hasard, celui-ci:
«C'était il y a une dizaine d'années, mettons-en onze; je venais d'être fiancé et faisais ma cour à ma femme. La famille d'Emma passait à Cannes des hivers qu'elle prolongeait jusqu'à la fin d'avril. Ses parents y possédaient une magnifique villa à la Californie; et, récemment admis à courtiser officiellement Mlle Sérigneux, j'étais descendu dans un hôtel de la ville, un des nombreux hôtels qui foisonnent dans la rue d'Antibes.
«Ce n'était pas un hôtel de premier ordre; la littérature ne me permettait pas alors de dépenser pour mon gîte vingt-cinq francs par jour, mais ce n'était pas non plus un hôtel inférieur. J'étais modestement logé au troisième, sur la rue d'Antibes, et payais pour ma pension dix francs nets, ma chambre et le repas du matin, car je dînais tous les soirs à la villa de mes beaux-parents, Mme Sérigneux, très collet-monté, n'autorisait les flirts des fiançailles qu'une fois en vingt-quatre heures.
«Préoccupé comme j'étais alors d'Emma, tout à la griserie à la fois d'un amour de cœur et de tête, je me souciais peu des hôtes et du personnel de l'hôtel. Tout distrait que j'étais, il m'aurait fallu pourtant être aveugle pour ne pas avoir remarqué les allures singulières de la locataire du premier étage sur le jardin. C'était une grande femme, désinvolte et découplée et dont l'extraordinaire souplesse indiquait des habitudes de sport. Elle possédait un yacht en rade, qui disparaissait souvent pour deux ou trois jours, parfois plus, évanoui vers d'autres escales. Elle n'en avait pas moins loué au mois tout le premier de l'hôtel; elle avait même une petite clef de la grille du jardin, strictement fermée tous les soirs à partir de neuf heures, et ne rentrait jamais par la rue d'Antibes où s'ouvrait la porte principale. On l'appelait la princesse. La princesse? Un nom barbare en «ski» ou en «off» couronnait le petit nom assez joli de Nadia. La princesse Nadia n'avait aucune prétention à l'élégance. Toujours vêtue de drap bleu marine, marron ou beige, coiffée de petits feutres mous ou plus souvent d'une casquette de yachtman, deux énormes perles aux oreilles et un très beau saphir au doigt, décelaient seuls qu'elle était un peu femme. Brusque, autoritaire, le profil hautain et les yeux clairs dans un teint cuit et hâlé comme celui d'un matelot, la princesse Nadia n'avait jamais dû être jolie, mais sa haute stature et de magnifiques cheveux blonds, décolorés par le soleil et les embruns, en faisaient une créature d'exception: elle ne pouvait passer inaperçue. Sa conduite aussi était des plus étranges. Pendant quatre, cinq et six jours, l'appartement de la princesse demeurait fermé; puis il s'emplissait tout à coup de bruits de pas, de voix et de chansons et de cliquetis de vaisselle: la princesse Nadia était à terre et donnait à dîner aux invités de son yacht; elle leur donnait à loger aussi. L'appartement contenait quatre ou cinq chambres à coucher. On festoyait ferme chez la princesse, et les fêtes s'y prolongeaient fort avant dans la nuit. On y sablait gaiement le champagne, mais le personnel de l'hôtel ne pénétrait jamais dans les pièces pendant les repas qu'on y donnait. C'étaient les marins du yacht qui faisaient le service et prenaient les plats des mains des maîtres d'hôtel à la porte… On ne rencontrait jamais la princesse Nadia dans les couloirs, le vacarme de ces soupers nocturnes avait seul révélé sa présence. La princesse devait payer royalement, car tout le monde était à ses genoux.
«Les autres personnes descendues aux Eucalyptus rentraient dans la banalité des hiverneurs ordinaires de la Riviera. Une massive famille hollandaise, des Van der Gœlen quelconques descendus là avec trois jeunes filles, m'aurait laissé absolument froid sans la profonde impression que, toute fatuité mise à part, je devais m'avouer avoir produite sur la plus jeune des demoiselles Van der Gœlen. Blanches, grasses, blondes d'un blond de lin qui ne s'allumait pas aux lumières, et d'une carnation si fraîche qu'elle en semblait humide, les trois demoiselles Van der Gœlen étaient toutes les trois terriblement insignifiantes et se ressemblaient toutes par une extraordinaire absence de traits. Ces trois jeunes Bataves répondaient aux noms de Dorothée, de Wilhelmine et de Thécla. C'est Thécla que j'intéressais, je ne pouvais plus en douter. C'étaient, chaque fois que j'entrais dans la salle à manger, des rougeurs et des pâleurs subites, qui m'auraient peut-être flatté à un autre moment de ma vie; c'étaient aussi des frôlements de coudes dans nos rencontres dans les couloirs ou dans l'escalier, des gants et des mouchoirs laissés tomber à terre, que j'avais d'abord ramassés et rendus, et puis, comme je ne me prêtais plus à ce manège, des billets doux carrément insinués dans ma serviette et que je trouvais en la dépliant. Cette jeune Hollandaise avait toutes les audaces, toutes les maladresses aussi. Dans ces billets elle m'appelait «poète glorieux» et «romancier de la femme»; je soupçonnais Mlle Thécla Van der Gœlen d'être affreusement romanesque; elle avait toujours à la main un volume de Lamartine ou d'Octave Feuillet. Elle était encombrante et obstinée, et, obsédé des gros soupirs qu'elle poussait désespérément vers moi, j'avais fini par changer l'heure de mes repas, pour ne plus sentir peser sur mes yeux la muette interrogation de ses larges prunelles immobiles.
«Il y avait aussi à cet hôtel une autre personne que j'avais dû remarquer malgré moi. De mise sobre et d'allures on ne peut plus discrètes, volontairement effacée, l'on eût dit, dans le cosmopolitisme de cet hôtel, Mme Déris était une grande et mince jeune femme brune, dont le profil de camée, le teint mat et les admirables yeux de perles noires m'avaient imposé le souvenir d'une telle ressemblance, que je m'étais enquis immédiatement de son nom. Mme Déris était à Cannes pour la santé de sa fille, une pauvre enfant de dix ans secouée d'une mauvaise toux et qu'on ne voyait à table qu'au déjeuner de midi. A une heure, Mme Déris et sa fille montaient en voiture et rentraient à l'hôtel avant le coucher du soleil. La petite malade dînait dans sa chambre et, à sept heures, Mme Déris descendait prendre son repas toute seule à une petite table; puis, la dernière bouchée avalée, remontait vite auprès de l'enfant. La jeune femme ne parlait à personne; elle était toute aux soins et à la santé de sa fille, et je n'ai jamais connu dans ma carrière une créature de mise et d'allure aussi distinguées et aussi simples… Et pourtant, quand je la regardais à la dérobée, ce profil, cette jolie attitude pensive et fière, cette démarche onduleuse et ces longues paupières ombrées de cils noirs, j'avais déjà vu tout cela quelque part. Mme Déris ressemblait à crier à Marthe Fancy, une adorable demi-mondaine du quartier Marbeuf qui n'avait fait que passer au théâtre, et cette ressemblance m'obsédait; on n'est pas impunément homme de lettres.
«Cette obsession alarmait-elle Mme Déris? Toujours est-il qu'un matin, sur mon palier, la jeune femme venait vers moi.