—Il z'acit bien d'oune gondoulier, z'est oune bande de malfaitours organizée, oune bande de malfaitours cozmopolites qui a detrouzé la marquouise.
—Détroussé est charmant.
—Oh! z'est ze qui vous trompe. Ils z'ont été on ne peut plous rezpectoueux, ils z'y ont mis toutes les fourmes, mais la marquouise a été dévalizée dans les grands prix. On ne lui a pas pris que zes bizoux, za villa a été coumplètement déménazée, tout le moubilier, les bibeloux, les tableaux, les z'obcets d'art, l'arçenterie, les tentoures, tout jousqu'au linze et la garde-roube a été enlevé, mis z'en caize et embarqué zur deux zénormes çalands venous de Trieste. Oun a même emmené les çevaux, le doumaine a été vidé, nettoyé et cela zous les zeux du persounnel ahouri. L'intendant a laizé faire, il y avait des zourdres zignés de la marquouise, le déménaçement a douré près de deux zours.
—Deux jours! et la marquise, pendant ce branle-bas?
—Zéquestrée ou retenoue dans zoune maizon dézerte, dans zoune des zîles de la grande lagoune, traitée, d'ailleurs, avec tous les zégards. Ah! ça a été toute oune hiztoire…
—Contez-moi cela en détails, Cantho.
—Eh bien! voilà. Vous zavez que la marquouise Amaforti avait loué sur la Brenta une magnifique villa avec des zécouries et des dépendanses prinzières, la Palomba, size à oune heure de Venize et quarante minoutes de Stra. Oun merveilloux çardin complétait le doumaine habité, dit-on, zadis par le douc de Ragouse, lors du zéjour dou prinze de Beauharnais à Stra; la marquouise Amaforti a le coulte de l'époque impériale. Zette proupriété, la marquouise l'avait dizposée et meublée avec le goût de l'artiste et la proudigalité de la milliounnaire qu'elle est. Elle avait dépenzé là près d'oun million, mais z'est la femme de toutes les fantaizies, la femme des beaux gondouliers décoratifs pour ses proumenades de çour et des gondouliers inconnous à mines patiboulaires et menazantes pour zes retours, la nouit. Mais vous zavez oun zoir zaisi oune partie de zes confidenzes, le zoir dou fameux dîner de lord Zaringham aux Zatteré. Comme je zerrais de près zette proie de zoix, elle m'avoua que mon phyzique tourmenté lui plaizait, mais que malheureusement elle me connaissait trop et que la parfaite zécourité qu'elle aurait avec moi lui ôterait tout le plaizir, puis, quand arrivée à la ztazion des gondoules, il lui fallou çoizir oun rameur. «Zelui-là», me dit-elle en me dézignant oun ezpèze de géant à tête de broute, oun vrai mouffle de fauve à l'œil bigle, à l'air zournois, «za laideur m'eçite, il doit être capable de tout!» De pareils zinztincts appelaient la catastrophe.
—Mais enfin comment cela lui est-il arrivé?
—Oh! le plous zimplement du monde. Oun zoir qu'elle avait dîné cez la comteze de Croix-Vimeuze, çe crois, elle prit, zelo zon habitoude, oun gondoulier tout à fait inconnou et de mine plous qu'équivoque. La voilà filant dans la nouit noire à travers les lagounes dézertes, dans la direczion de la Brenta. Elle frizonnait délizieuzement, car il lui zemblait que l'homme, en la regardant, avait des luizances dans les zœils. Tout à coup, il lui zemble que l'homme a çençé de direczion; la gondole a tourné à droite et file vers Malamoco, pis deux gondoles zuivent la sienne, qui ze rapproçent et maintenant l'ezcortent et il y a deux hommes dans çaque gondole, et cela fait zinq inconnous, pouis za gondole z'arrête, oune des deux zautres aborde, et oun des deux zhommes zaute auprès d'elle et, la zalouant très bas:
«—Ne prenez pas peur, madame, vous trouverez, où nous vous menons, bon zouper et bon çite. Vous êtes zizi à oune lieue de toutes habitazions et il est oune heure dou matin. Donc inoutile de crier. D'ailleurs on ne vous veut aucun mal, mais ne vous zeffrayez pas zi z'eçige que vous vous laiziez bander les yeux. Il est de tout importanze que vous z'ignoriez où l'on vous condouit.»