Dans des embrasures équivoques, des visages de mauresques fardées apparaissent. Les pommettes sont d’un rose inquiétant de vin nouveau, des tatouages en étoiles nimbent leurs tempes ou trouent leurs joues d’invraisemblables mouches ; la nuit tombe, d’autres portes s’entrebâillent au coin de ruelles infâmes, et des intérieurs d’une nudité et d’une saleté de tanières s’entrevoient à la lueur d’une chandelle fichée dans un goulot de bouteille ou à même le suif égoutté sur une table ; des robes de percales claires et des bustes entortillés de châles se hasardent sur des seuils, des appels et des provocations en idiomes d’Espagne harcèlent des zouaves et des chasseurs d’Afrique qui ricanent et passent ; un groupe de turcos entre en se bousculant sous une voûte ornée de colonnettes à chapiteaux de marbre, une odeur d’aromates et de suint s’en échappe ; il est six heures, on ouvre les bains maures.
LES VILLES MORTES
Une haute muraille d’argile et de basalte dressant pendant des lieues des contreforts rougeâtres avec çà et là des taches vertes, qui sont des vignes et parfois des lentisques : crêtes déchirées où des flocons de nuages s’accrochent comme des lambeaux de toisons, car la muraille est haute et se perd dans le ciel : la chaîne du Djebel-Térim.
Au pied, d’interminables vignes, des vergers d’oliviers séculaires, des bosquets de figuiers convulsés et trapus, des haies bleuâtres de cactus, cerclant l’orge et le blé des cultures indigènes, et, le long des sentiers bordés de petits murs, des irrigations d’eau vive débordant d’étroits caniveaux creusés à profondeur de bêche, qui vont porter la fraîcheur et la fécondité à travers cinquante lieues de labours et de jardins : la vallée de l’Isser.
Derrière vous, ce mamelon couronné de murs blancs, que chacun de vos pas en avant abaisse et efface, Tlemcen, la cité des Émirs : Tlemcen déjà lointaine et dont les sonneries de casernes, claironnant depuis cinq heures du matin, n’arrivent plus maintenant qu’en modulations vagues, confondues avec les grincements de guitare d’un colon espagnol, rencontré tout à l’heure au tournant d’un chemin.
Et dans cette solitude cultivée, au passant rare, où nul toit de métairie n’apparaît, tout à coup surgissent devant vous des tours, hautes tours ruinées, éventrées et pourtant se tenant encore. De croulantes murailles les relient ; c’est l’ancienne enceinte d’une ville disparue, s’ouvrant en cirque sur cent hectares jadis bâtis de luxueuses demeures, de palais, de mosquées, de koubas et de bains : Mansourah.
Mansourah, la ville guerrière, dont la splendeur rivale tint huit ans en échec la prospérité menacée de Tlemcen ; Mansourah, la ville assiégeante bâtie à une lieue de la ville assiégée ; Mansourah, dont l’enceinte, aujourd’hui démantelée, éparpille à mi-flanc du Djebel-Térim jusqu’à travers les vallées de l’Isser les moellons de ses tours et les briques vernissées de ses portes, les monuments, les maisons et les rues ayant été rasés par les vainqueurs avec défense à tous les habitants de la plaine de prononcer jamais le nom de la ville détruite et de tenter de bâtir sur son emplacement.
Un siège de huit ans, que soutint la cité des Émirs, s’éveillant un matin, après trois assauts successifs, enveloppée d’une épaisse muraille en pisé dont on admire encore les restes, et, du coup, bloquée, sans communication, privée de vivres et de renforts, et comme ce n’était pas assez, voilà qu’au milieu du camp ennemi s’élevait en même temps une ville. La mosquée surgissait la première, une des plus grandes qui aient jamais existé, ensuite le minaret poste-vigie d’où l’on pouvait, à trente mètres de hauteur, surveiller les allées et venues des assiégés, puis des maisons se groupèrent autour des monuments : palais des grands chefs environnés de jardins, cafés et bains maures, et enfin des demeures plus humbles, abris de fantassins ou des simples cavaliers.
Et ce fut Mansourah, la cité assiégeante, grandie comme dans un rêve menaçant et terrible sous les remparts même de Tlemcen, Tlemcen, la ville investie, affamée et déjà réduite à composition.
Qu’advint-il ? Les indigènes ont voué aux sultans Yacoub et Youcef, qui mirent autrefois, dans la nuit des temps, la cité des Émirs en péril, une si fanatique et si vivace haine, qu’il est presque impossible de se faire raconter la légende, et c’est à peine si l’Arabe interrogé sur l’histoire de ces ruines consent à vous en dire le nom comme à regret : Mansourah.