Singulière destinée des choses humaines ! Tlemcen vouée à la destruction subsiste encore, bien plus, est demeurée la reine du Magreb et, toute hérissée de minarets et de mosquées, a conservé intactes les richesses de sa merveilleuse architecture. De Mansourah-la-Victorieuse, il ne reste que des débris de murailles, des tours en ruine ; sur les cent hectares jadis couverts de palais et de luxueuses demeures, colons et indigènes ont planté de la vigne. En vain son minaret de briques roses et vertes se dresse-t-il encore orgueilleusement auprès de sa pauvre mosquée. Vaincue par la Djéma-el-Kébir, le croyant fidèle n’en franchit plus jamais le seuil ; seuls les roumis troublent parfois l’abandon et la solitude de ses salles à ciel ouvert, car les plafonds ont croulé avec l’arceau des voûtes ; et des fissures des anciennes mosaïques ont jailli çà et là des pieds noueux et tordus d’amandiers, dont l’arabe nomade dédaigne même la fleur.
LE CHAMP DES IRIS
Il faisait ce jour-là un ciel pâle et blanc, un ciel d’hiver ouaté de légers nuages, dont la mélancolie nous donnait pour la première fois, avec la sensation de l’exil, le regret de la France ; et, fatigués de monter et descendre les éternelles petites rues étroites aux maisons crépies à la chaux, plus las encore de haltes et de marchandages devant les échopes en tanières des ciseleurs de filigranes et des tisseurs de tapis, nous avions pris le parti d’aller promener notre ennui en dehors de la ville, dans cette campagne à la fois verdoyante et morne, que le Djebel-Térim et ses hauts contreforts crénelés et droits attristent encore de leur ombre.
Je ne sais plus quel officier de la place nous avait parlé, la veille, du tombeau d’un marabout fameux, bâti à mi-côte, à quelques lieues de Tlemcen, et dormant là, depuis déjà des siècles, auprès de la mosquée, toute de mosaïque et de bronze, d’une petite ville en ruine, cité mourante du fatalisme de ses habitants, Bou-Médine ; et il nous avait plu à nous, qui l’avant-veille avions visité Mansourah, la ville morte, d’aller contempler de près ce grand village arabe, s’émiettant pierre à pierre autour de sa mosquée par obéissance au marabout enterré là ; car l’arabe de Bou-Médine ne relève jamais, n’étaye même pas sa maison qui s’écroule. Il laisse s’accomplir la volonté d’en haut ; et quand son toit est effondré et la porte de son seuil pourrie, il se lève et va ailleurs ; et c’est peut-être en vérité le secret du charme enveloppant, un peu triste et berceur, de Tlemcen et de son paysage, que cette antique ville arabe renaissant sous la domination européenne entre Mansourah, la ville morte, et Bou-Médine, la ville mourante, qui va s’effritant d’heure en heure et se dépeuplant de jour en jour.
Et puis, c’était, nous avait-on dit, dans l’intérieur même du tombeau du prophète, des faïences de la plus belle époque arabe, éclatantes et fraîches comme placées d’hier, et puis il y avait là tout un trésor d’étendards musulmans baignant les mosaïques de merveilleuses soies, et la prière en extase d’éternelles femmes voilées autour d’un puits d’eau vive à la margelle de marbre, la légende attribuant au puissant marabout le don de féconder l’épouse stérile et le miracle des imprévues maternités ; et l’on nous faisait grâce des curiosités de la route ; un des plus beaux décors de la province avec ses talus gazonnés tout fleuris de pervenches, ses haies parfumées de sureau et ses ruisselets d’eau courante arrosant les frêles colonnettes d’autres koubas, tombeaux moins importants de prophètes moins fameux, éparpillant autour de Bou-Médine leurs réductions de dômes, tous blanchis à la chaux.
Et nous filions au galop démantibulé de deux chevaux de louage, les yeux aux cimes des montagnes toutes baignées de vapeurs, la pensée absente, envolée auprès des affections lointaines demeurées au delà des mers et des lieues, vraiment désemparés et désâmés sous ce moite et pâle ciel d’Afrique, ce jour-là si pareil au ciel mélancolique et doux de nos climats.
Tlemcen était déjà loin derrière nous, comme enfoncée au ras de ses remparts sur son mamelon aux pentes ravinées, et déjà le minaret de Bou-Médine se détachait couleur d’onyx auprès du dôme blanc de sa mosquée, à mi-flanc du Djebel-Térim, quand notre voiture tout à coup s’arrêtait : l’un de nous venait de toucher l’épaule du cocher…
A notre droite, de l’autre côté de la route, séparée par un profond fossé, s’étendait une grande pelouse bossuée çà et là de monticules gazonnés et de larges mosaïques. Une hostile haie, cactus bleuâtres et figuiers de Barbarie, enchevêtrait autour leurs raquettes et leurs dards ; un terre-plein traversait le fossé, qui reliait la pelouse à la route, et deux hauts piliers de pierre, coiffés de boules verdies, en indiquaient la porte, une porte béante que continuait, à travers les replis du terrain, une large et sombre allée de cyprès, mais des cyprès géants comme on en voit seulement dans les pays de l’Islam : leurs cônes noirs semblaient dépasser les crêtes des montagnes. « Le cimetière arabe », nous disait notre cocher.
Il était charmant et comme hanté de douces et profondes rêveries, ce cimetière arabe s’étendant là aux portes de la ville, au pied de ces hauteurs abruptes, rougeâtres, couronnées de vapeurs ; et le deuil de ses cyprès et de ses tombes s’éclairait, comme d’une parure, d’une poésie imprévue et touchante… Il était littéralement bleu de fleurs, mais bleu comme la mer et bleu comme le ciel, du bleu profond des vagues à peine remuées, et du bleu un peu mauve des horizons de montagnes, toute une bleue floraison d’iris nains ayant jailli là, foisonnante et vivace, entre les tombes. Iris d’Afrique presque sans tiges, précoces et parfumés, fleurs d’hiver de ces climats enchantés, fleurs de deuil aussi, puisque de cimetières, et réflétant dans leurs calices humides, comme touchés d’une lueur, tous les bleus imaginables, depuis celui de la Méditerranée jusqu’au bleu transparent des ailes de libellules, et l’azur un peu triste des ciels lavés de pluie et l’azur assombri des pervenches de mars ; et sur ses pentes gazonnées, se renflant et s’abaissant çà et là, c’était comme un soulèvement d’immobiles et courtes vagues ; une mer à la fois verte et bleue, battant les dômes blanchis des koubas et les mosaïques des tombes d’une submergeante écume de fleurs.
« Tu dormiras sous les iris », dit je ne sais quel refrain de poésie arabe ; et, l’âme envahie, pénétrée d’une délicieuse et calmante tristesse, nous allions à travers le champ du repos, observés et suivis çà et là, par les lourds regards noirs des Mauresques voilées, car ce cimetière à l’entrée si déserte et d’apparence abandonné sous son flux de fleurs bleuissantes apparaissait peu à peu peuplé de fantômes. Chacun de nos pas en avant nous en découvrait un assis, les jambes croisées, auprès des sépultures. Silhouettes encapuchonnées d’indigènes immobilisés là, un chapelet entre leurs doigts osseux, avec, sous leurs longues paupières, le regard lointain et fixe des races contemplatives ; affaissement d’étoffes et de voiles de femmes en prière, l’air de stryges avec leurs faces pâles masquées du haïck, toutes conversant doucement d’une voix chantonnante et rauque avec l’époux ou le parent mort ; car le musulman n’a pas du cadavre et du néant final l’épouvante horrifiée du chrétien. Son imagination lumineuse n’en évoque ni le squelette ni le charnier ; il croit son mort endormi, demeuré là vivant sous la kouba de chaux ou la mosaïque de faïence et, comme on vient veiller sur le sommeil d’un enfant, le nomade des plaines et le Maure des villes viennent s’asseoir et rêver durant de longues heures auprès des sépultures chères, dans la méditation du passé et de mystérieux colloques avec l’être défunt ; ils ne le croient qu’endormi. Et la preuve de cette foi consolante nous était donnée par un vieux mendiant du désert, biblique silhouette et burnous en loque, accroupi, les mains jointes, sur le bord d’une tombe. « Celle de sa troisième femme, nous disait notre guide », et, bien qu’infirme et presque aveugle, venu là à pied de plus de cinquante lieues passer la journée avec la morte. L’air d’un vieux dromadaire avec sa face ravinée et poilue, il marmottait avec ardeur une espèce de mélopée, ses pauvres jambes maigres repliées sous lui, à la fois touchant et comique sous la garde d’une petite fille de dix ans à peine, tout enjoaillée de bracelets et de sequins, l’allure d’une petite princesse, avec ses grands yeux noirs dans son petit visage fauve ; enfantine Antigone dont les petits pieds nus avaient vaillamment trottiné durant des lieues pour amener sur cette tombe ce vieil Œdipe du désert. Ils avaient même apporté avec eux les provisions de la journée, la poignée de dattes légendaire et l’obligatoire couscouss dans une vieille casserole d’étain recouverte d’une large feuille de figuier. Accroupie devant un petit feu de branches sèches, l’Antigone arabe en surveillait la cuisson.