Arrêtés devant le groupe, nous l’admirions en silence, épiés par l’œil perçant de la petite fille qui se levait enfin et, tout à coup apprivoisée, s’approchait de nous et nous demandait des sous. Tout à coup des ululements et des plaintes aiguës, tout un ensemble de voix lointaines et de rumeurs confuses nous faisaient tourner la tête dans la direction de la ville. Toutes les formes indigènes affaissées sur les tombes s’étaient du même coup redressées sous le burnous ou le haïck, et toutes avec nous regardaient serpenter et descendre en dehors de Tlemcen, dans le chemin en lacet des remparts, un long défilé de gandouras, de cabans et de robes traînant sur leurs pas une sourde mélopée de tristesse et de deuil. Le gémissant cortège sortait d’une des portes ruinées de la ville, zigzaguait un moment sur le mamelon raviné qui l’isole en îlot au-dessus de la plaine, et, tel un long serpent déployant ses anneaux, se répandait maintenant dans la campagne.

« Un enterrement arabe, » chuchotait à notre oreille notre cocher-guide. Nous avions cette chance unique d’assister à une des plus belles cérémonies de la religion musulmane dans ce farouche et merveilleux décor. Le cortège entrait déjà dans le cimetière et, tandis que sa file ininterrompue continuait de couler hors de l’enceinte de Tlemcen et de descendre la colline avec des glapissements et des notes de plain-chant barbare, les porteurs de civières s’engageaient déjà dans la grande allée des cyprès, et les trois morts, apparus étendus, à visage à peine couvert, sur les épaules de quatre des leurs, se profilaient avec leurs pieds rigides sous la légère étoffe qui leur sert de linceul. Pas de cercueil : roulé dans une sparterie, le mort arabe rentre dans le néant comme il entre au bain maure, à peine enveloppé d’un voile, et ce peu de souci du cadavre dit assez avec quelle passive indifférence, quel fatalisme calme les croyants de l’Islam envisagent la mort.

Le cortège avait fait halte. Trois à quatre cents indigènes, sans compter ceux trouvés à notre arrivée, peuplaient maintenant ce mélancolique et doux cimetière aux iris. Debout en cercle autour des trois fosses, ils se tenaient tous immobiles, le front incliné et grave, l’œil impassible et la pensée comme demeurée ailleurs. Ils marmottaient, les deux bras étendus en avant, les mains grandes ouvertes, de sourdes paroles qui sont chez eux les prières des morts. Les Arabes en méditation auprès des sépultures, et qui s’étaient levés à l’entrée du cortège, avaient repris leur posture accroupie et répliquaient à ces prières par des balbutiements, tels des répons d’enfant de chœur.

Et dans cette foule d’amis et de parents des morts, rien que des hommes, pas une femme. Mahomet, bien oriental, la bannit de toute cérémonie religieuse comme de la cour de ses mosquées, la confinant au logis pour prier, aimer et pleurer.

La cérémonie touchait à sa fin, les burnous et les gandouras se touchaient maintenant la barbe et les yeux du bout de leurs doigts fins en signe d’humilité et de deuil ; un immense ululement, comme d’hyènes surprises, s’élevait parmi les tombes : on venait de glisser le mort en terre. La civière s’incline au bord de la fosse et le cadavre, mis lentement en mouvement, y descend, la face tournée du côté de l’aurore, vêtu de son seul suaire et dérobé, suprême pudeur, aux yeux de l’assistance par une étoffe que les parents tiennent tendue comme un voile au-dessus de cet enfouissement. On pose sur ce corps de la terre et des pierres, et dans cette foule, jusqu’alors si grave et si recueillie, ce sont tout à coup des cris, des disputes et des gestes de forcenés autour d’une distribution d’argent, faite à raison d’un sou par invité. Des querelles éclatent, des corps à corps s’engagent. Dans le feu de la lutte, des Arabes roulent par terre, toute l’animalité de ce peuple enfantin et rapace reparaît déchaînée en des menaces et des voies de faits et, dans la bousculade, nous avons ce triste spectacle du pauvre vieil Œdipe du désert culbuté sur la tombe de sa femme et s’agitant désespéré, la plante des pieds en l’air, avec des cris de vieux chacal qu’on égorge, comique, aveugle et lamentable, tandis que sa petite Antigone, tout au lucre, gambade et sautille autour d’un distribueur de sous et réclame deux fois son dû avec des gestes impérieux de sorcière.

Et nous avons quitté le champ des iris.

SIDI-BEL-ABBÈS

Que sommes-nous venus faire dans ce poste du sud oranais, et par quelle malencontreuse idée les guides consultés, depuis le Joanne jusqu’au Bœdeker, mentionnent-ils dans les curiosités à voir ces quatre grandes casernes entourées de remparts avec, autour d’elles, quatre grandes rues de banlieue, poussiéreuses et tristes, aboutissant à quatre portes béantes sur la rase campagne, une campagne pelée, tout en pierrailles et en touffes d’alfa, qu’essaie en vain de dissimuler aux regards une grande allée circulaire de platanes.

Ils longent, en effet, les fortifications de la petite ville, et tournent tout autour, défeuillés et tristes, tristes et défeuillés sur un frileux ciel pâle, et mettent sous les lunes et les demi-lunes de Sidi-bel-Abbès la tristesse provinciale et l’incurable ennui d’un cours de sous-préfecture.

Et c’est sous ces platanes que nous promenons notre dépaysement en attendant le départ de la diligence fixé à huit heures ; cela nous fait sept heures d’attente, car nous sortons à peine de table et, chassés de la ville par la navrante banalité des quatre rues européennes, tout en bureaux de tabac et en estaminets, à l’instar de Paris (quelque chose comme un quartier de Courbevoie ou de Puteaux transporté dans la morne aridité du Sud), nous avons encore préféré, de guerre lasse, venir rôder en dehors de la ville, dans ces allées, où du moins des uniformes français, zouaves et légionnaires en petite tenue, manœuvrent, l’arme au bras, et par le flanc droit et par le flanc gauche arpentent le terrain et pivotent aux commandements des moniteurs.