Au tournant des sentiers (car ce ne sont pas des rues), comme au revers des talus surmontés de gourbis et de demeures arabes aux aspects de tanières, ce sont partout des éboulements de terre et d’argile couleur de brique et de safran. Une végétation luxuriante et hostile, une de ces végétations bien africaines, dont les tiges et les feuilles ont comme un air cruel, y dresse des dards aigus avec des lames de sabre entremêlés d’épines et d’arbustes reptiles. C’est comme une sourde lutte de branches irritées et bruissantes d’écailles dont les racines traînent en hideux grouillement ; des nœuds de vers s’y enchevêtrent et ce sont, aux creux des ravines çà et là coupées d’escaliers, un fourmillement de plantes et de végétations atroces et, à chaque coin de ruelle, de pestilentielles odeurs de charogne où passent, tout à coup tombés d’on ne sait quelles terrasses, des parfums d’iris, de roses et de jonquilles : des effluves de fleurs.
C’est la ville arabe, ville aux aspects de village et dont les rues détrempées par la pluie mettent dans l’amas confus de ses blancheurs ces belles traînées fauves et rougeâtres, qui ressemblent à distance, à de sanglantes peaux de lions.
C’est dimanche. La ville est silencieuse. Ses sentes et ses ruelles désertes, quelques indigènes haillonneux les traversent, allant d’une maison à l’autre ; et la grisaille de leurs burnous fait sur les maisons aveuglantes de chaux de mouvantes taches de lèpre ; de vagues paquets de linge sale titubant sur des grègnes bouffantes, d’où sortent deux pauvres pieds nus, apparaissent à l’entrée de sordides impasses : ce sont des Mauresques voilées se rendant au bain maure, le bain maure ouvert pour les femmes de midi à six heures. La tombée de la nuit y ramènera la foule plus compacte des hommes, ici tous fanatiques de bains, de massages et de siestes. Au seuil d’une échope grande ouverte sur la rue, une espèce de mamamouchi enturbanné de jaune rase un indigène accroupi sur une natte. Le crâne et les joues inondés de savon, le patient, une face noire et camuse de nègre soudanais, se tient immobile. C’est la pose résignée d’un martyr. Le barbier lui tient le nez pincé entre deux doigts et, avec des gestes de bourreau, lui promène sur le col et le crâne un énorme rasoir, mais un rasoir fabuleux, presque d’opéra-bouffe ; dans le fond de la boutique d’autres clients assis, les jambes croisées, attendent au pied du mur silencieusement leur tour.
Comme une torpeur pèse sur tout ce quartier ensoleillé et morne : l’animation et le mouvement de la ville sont à cette heure sur la place du théâtre, où la musique des zouaves entame l’inévitable ouverture de Zampa ou du Caïd ; par intervalles de lointaines mesures arrivent jusqu’à la ville indigène, dont le silence ne s’en accuse que plus lourd et plus mort.
A l’abri d’un porche en ruines, des bras décharnés et de vieilles mains se tendent hors d’un amas de loques vermineuses ; un affaissement de chairs implore au pied d’une muraille croulante, et une espèce de psalmodie traîne et marmonne, prière de mendiants, et c’est là, avec la dolente mélopée de la mer implacablement bleue au-dessous de la ville blanche, le leit-motiv de mélancolie et d’accablement de ce paysage monotone.
LES CHEMINS DE FER
Les chemins de fer espagnols, tant vilipendés et si décriés pour leur saleté, leur intolérable lenteur et leur manque absolu de confort, sont des rapides de luxe auprès des chemins de fer algériens.
Essayer de rendre avec quel laisser-aller tout oriental un train parti d’Oran à neuf heures du matin peut arriver en gare d’Alger à onze heures du soir, est une épreuve au-dessus des forces de quiconque a voyagé à travers les provinces. Sans barrières pour les protéger contre la malveillance toujours aux aguets des Arabes, les wagons vont à la dérive, d’une allure assez comparable à celle d’une mule qui trotterait à l’amble, sans secousse et sans vitesse d’ailleurs, dans la torpeur accablée d’interminables plaines d’alfas ou de plantations monotones, vignes et bosquets d’orangers, dont le feuillage luisant et dur aggrave encore, autre tristesse, la morne désolation du paysage.
A l’horizon, les chimériques montagnes, qui sont, avec les changeantes splendeurs du ciel, la féerie de ce pays, courent en sens inverse des trains, tour à tour bleuâtres et mauves avec, selon l’heure du jour, des éclaboussures d’or vert à leurs cimes ou des ruissellements de neige rose sur leurs pentes, neige rose à l’aurore, or vert au couchant ; et c’est ici l’Atlas et ses hauts contreforts, dominant toute la plaine de la Mitidja avec Blidah couchée dans son ombre, aux pieds des oliviers de son vieux cimetière. Là-bas ce sont les neiges comme incandescentes du Djurdjura, le Djurdjura, ce Mont Blanc de la Kabylie, dont les crêtes baignées d’éternelles vapeurs trouent d’arabesques d’argent les réveils gris de lin, comme embrumés d’iris, de la rade d’Alger, et les crépuscules de braise et cuivre rouge, des ravins de Constantine.
Et sur ces fonds de décors dramatiques et grandioses, comme en rêvent parfois Rubé et Chaperon, la monotone végétation d’Algérie, avec ses palmiers en zinc et ses aloès de tôle peinte déroule la fatigante impression de ses verdures artificielles.