Ah ! comme nous sommes loin des hautes forêts profondes et bruissantes des climats tempérés, hêtrées de Normandie pareilles à des temples avec les hauts fûts de leurs troncs doucement baignés de soleil, sapinières Lorraines hantées de clartés bleuâtres où des reflets de lune semblent être restés de la nuit dernière, chênaies de Bretagne qu’emplit encore l’horreur d’un bois sacré avec leurs clairières empourprées de digitales, où des pieds de druidesses et de fées ont passé.

Et l’accablant ennui de ces campagnes, pareilles à des berges abandonnées par la mer, avec, çà et là, un maigre chêne-liège ou un pauvre petit bois d’oliviers abritant la kouba en forme de mosquée de quelque pieux marabout ! Ah ! comme tout cela est différent des beaux Calvaires de granit du Cotentin et du Finistère, et comme la nostalgie nous prend, devant ces mornes carrés de chaux, des naïves madones de carrefour, joignant au-dessus des plateaux des falaises la prière sculptée de leurs mains ferventes.

En revanche, si le paysage est triste, l’élément voyageur est gai, grouillant, remuant et d’une couleur et d’un pittoresque ! Celui des troisièmes, bien entendu, car, dans les premières, ce sont les inévitables Anglais à complets cannelle, à chemises de laine et aux innombrables colis encombrant les filets, obstruant tous les coins. A part un rare officier et un plus rare cheick en bottes de cuir rouge brodé d’or, drapé du burnous de drap bleu avec, autour du front, tout un enroulement de minces cordelettes brunes, l’élément des premières est désespérément anglais, sinon prussien et allemand. Ah ! nous voyageons décidément peu en France, et ce que nous redoutons de traverser la mer !… Aussi, devant ces figures d’outre-Rhin et d’outre-Manche, avons-nous fui dans les troisièmes. Le personnel en est autrement amusant et curieux, mais plus odorant aussi. C’est, à vrai dire, le même que celui des diligences : colons espagnols, faces glabres de forçats, noueux et tannés comme des paysans de Provence ; turcos permissionnaires aux yeux d’émail bleuâtre, au sourire carnassier, lèvres noires et dents blanches ; zouaves en changement de garnison ; prostituées d’Espagne en camisoles dorées sur des jupes de percale à fleurs, les joues roses comme celles des poupées, les sourcils au charbon, la voix rauque et la bouche humide, d’un rouge de fleur vraie au milieu de toute cette chair peinte ; terrassiers poussiéreux avec leurs baluchons, leurs pelles et leurs pioches ; arabes recroquevillés dans leurs loques, l’air de singes, les talons posés sur la banquette et leurs profils de chèvre tournés vers le paysage, tandis que leurs mains fines s’attardent, machinales, entre les doigts de leurs pieds nus ; et tout ce monde mange, chante, chantonne en mélopée, boit à la régalade, les uns grattent des guitares, ce nègre, une calebasse. Le parquet gras est jonché d’écorces d’oranges, de miettes de pain et de papiers de charcuterie ; un vieux juif d’un jaune de cire, évidemment rongé d’albuminurie, boit, avec la tension de cou d’une tortue, à même une bouteille de lait que lui tient une belle créature à châle jaune, sa fille. Deux Marocains, dont un du plus beau noir, chipotent au fond d’une vieille couffe un pestilentiel couscouss ; un grand spahi couve d’un œil inquiétant un petit chasseur d’Afrique imberbe assis en face de lui, et un vieux mendiant, empêtré de chapelets et de loques, baragouine et gémit à chaque station, ne sachant où descendre.

ALGER SOUS LA NEIGE

Alger, 16 janvier.

Sous la neige, non ; car la pluie et la grêle, qui viennent de faire trêve, ont changé en boue la neige tombée toute la matinée, lente, molle et silencieuse comme un grand vol assoupi de papillons blancs ; et ç’avait été une sensation vraiment étrange, à la fois chimérique et piquante de réel, que ce réveil d’Alger sous la neige, d’Alger, la ville lumineuse et blanche apparue tout à coup terreuse, haillonneuse et jaune sous l’étincellement du givre et du gel.

Sa pouillerie de vieille ville arabe cuite et recuite depuis des siècles dans la crasse et les aromates, son incurie de belle fille à matelots paressant là en plein soleil, au clapotis des vagues, le front lourd de sequins, sur un amas douteux d’étoffes indigènes et de soies espagnoles, comme elle les accusait, la neige, cette éblouissante et froide floraison du Nord ! De ses arêtes à la fois floconneuses et pures, de sa ouate posée, tel du vif argent, au bord d’un toit ou d’une terrasse, soulignait-elle assez les crevasses des murs et les lézardes honteuses des mosquées, lisérant d’un trait brillant les marches moisies d’un escalier, changeant en bouche d’égout telle entrée pittoresque de rue et chargeant si cruellement la décrépitude de la vieille Kasbah, que je n’avais pu me défendre d’un sourire, moi le compatriote de cette neige et le familier de ces abeilles du Nord qui trouaient si impitoyablement de leur aiguillon de glace la fausse blancheur légendaire de cette vieille mauresque, qu’on a cru si longtemps blanche, quand elle n’est qu’enveloppée de linges et d’étoffes éclaboussés de soleil. Et c’est à une vieille mauresque que je la comparais en effet, cette Alger jaune et lépreuse de ce matin de neige, à une vieille mauresque hideuse et tatouée, accroupie dans ses loques au bord de quelque fiord, dont les montagnes de la Kabylie avec leurs cimes neigeuses pointant au fond de la rade, transparentes et bleues, évoquaient le décor de banquises et d’icebergs.

Et une joie méchante me crispait et me dilatait tout à la fois le cœur de la voir à son tour enlaidie, grelottante et comme exilée sous les frimas et sous le gel, cette enjôleuse barbaresque, cette fille de pirates, et cette goule à forbans, qui m’a si bien pris au charme de ses caresses, si profondément endormi la mémoire et la volonté qu’elle m’a forcé à revenir cet hiver à elle, comme on revient à la morphine ou à quelque exécrable et savante maîtresse.

Forte de son climat et de ses paysages de clarté et de douceur, elle m’avait, cette ensorceleuse, enseigné la lâcheté et l’abandon, et jusqu’à l’oubli, l’oubli des anciens maux soufferts dont, avant de la connaître, j’avais pieusement gardé le culte.

Bois, m’a dit sourdement la fille aux yeux sauvages,