Bois l’engourdissement et la mort sans réveil,
Bois la volupté lente et l’oubli du soleil,
Et le superbe amour des éternels servages.
Bois, et tu connaîtras le dédain des baisers
Et le calme puissant des désirs épuisés.
Cette invitation au Philtre, me l’avait-elle assez chantée et soupirée à l’oreille dans la langueur de sa brise chargée d’odeurs de narcisses et de fleurs d’oranger, dans le clapotis de sa rade baignée de clair de lune, et l’irritante monotonie de ses concerts de flûtes et d’aigres derboukas ! Me l’avait-elle assez répétée et ressassée soir et matin, au fond des cafés maures de sa kasbah, comme entre les rocs descellés de son môle, la nonchalante Circé d’Afrique aux yeux gouachés de kohl, implorants et si noirs sous leurs longues paupières, comme éternellement lourdes d’un éternel sommeil !
M’avait-elle assez énervé et pris au charme de torpeur de ses regards peints d’idole et de sa voluptueuse lassitude ! J’avais encore présentes à la mémoire des après-midi passées, indolemment accoudé au parapet d’un quai, à regarder sans émotion aucune, devenu comme somnambule, le bateau de France entrer ou sortir.
Le bateau de France… c’est-à-dire le courrier, les lettres des parents, des amis, toute la cendre hier encore chaude des inquiétudes et des affections, que dis-je, la braise encore plus vive des rivalités et des haines, les journaux et les nouvelles de Paris, mais cela m’importait bien en effet !
La Méditerranée était là, devant moi, soyeuse et bleue, toute de transparence et de lumière avec sa ligne de montagnes mauves à l’horizon ; à mes pieds, c’était le petit port de l’Amirauté avec ses vieilles voûtes, son vieux palais surélevé d’un phare et les moucharabiehs du dey, la Marine avec son coin d’azur tout fourmillant de balancelles et de barquettes, et, le long de ses escaliers, son peuple remuant, bruyant et coloré de matelots, Siciliens, Italiens et Maltais ; et derrière moi, enfin, la vieille Kasbah toute rongée de soleil étageant ses maisons en vaste amphithéâtre.
Le courrier de France pouvait bien partir, j’avais bu le philtre jusqu’à la dernière goutte et il avait opéré son effet, le magique breuvage.