Et voilà que, grâce à cette neige éblouissante et pure, celle qui m’avait versé l’affreux poison d’oubli m’apparaissait enfin sous son vrai jour, la gueuse. Les fleurs de mon pays, les floconneuses et froides floraisons, la neige et ses étoiles, la neige des bourrasques et des avalanches, avaient, telle une eau lustrale, dissipé le mirage, dessillé mes yeux.
L’hiver, celui de mes années d’enfance dans la brume et les embruns des côtes de l’Océan, s’était vengé du factice été de cette Alger mensongère, et elle m’apparaissait telle qu’elle était, la Mauresque, haillonneuse et ridée sous ses joyaux et son fard, les pieds cerclés de bracelets et frottés de henné, à la fois rance et parfumée dans des soieries en loques de sorcière et de fille ; et, comme un amant enfin guéri d’une passion honteuse, d’un de ces chancres de l’âme qui vous font adorer les pires des maîtresses et vous attachent d’autant plus qu’elles vous font plus souffrir, je l’examinais curieusement sous ses oripeaux, je comptais férocement ses tares et ses rides et, revivant le mot d’un ancien viveur à une ancienne liaison dont le temps l’avait enfin vengé : Je la regardais vieillir.
Mais ça n’avait été qu’une vision ; une pluie diluvienne s’était abattue sur cette neige et de l’Alger loqueteuse et givrée avait vite fait une ville de boue. Comme balayées par l’averse, les rues en un clin d’œil étaient devenues désertes et j’avais, maussade et déçu, regagné mon hôtel par les arcades Bab-Azoun, envahies d’une tourbe vociférante, petits cireurs et chaouchs puant la laine et la bête humide.
Alger, 18 janvier.
Ce pays que j’ai blasphémé se venge ; j’ai la fièvre, une horrible fièvre à peau sèche et brûlante, à tête lourde et aux tempes martelées, comme sont les fièvres de ces climats, vraies dompteuses de nerfs et de cerveaux qui en trois heures vous abattent et vous vident un homme. Voilà déjà deux jours qu’elle me tient alité, cette fièvre, avec la tête si pesante et si veule que je ne puis la soulever de mon oreiller sans vertige et que, si je hasardais un pied hors de mon lit, je sens que je chancellerais. Dehors, la bourrasque fait rage, jetant des paquets de pluie contre les persiennes closes ; j’entends la mer démontée courir comme une furie le long des quais, et depuis hier la rade est inabordable. Est-ce le vent du Nord, le siroco ou le mistral ? Mais ce sont dans la nuit des cinglements de fouet, des hennissements et des temps de galop de chasse infernale. Comme la Méditerranée doit être belle cette nuit aux abords de la Pointe Pescade ! et c’est dans ma pauvre tête hallucinée un éperdu tournoiement de cauchemars, d’images et de souvenirs les plus étranges et les plus disparates, un remuement de grains de sable au fond d’un grelot vide.
Où suis-je ? Ces clameurs, cet incessant ululement du vent, ce bruissement d’ondée et cet éternel roulis oscillant sous mon lit, que semblent soulever des vagues ! Où suis-je ? En pleine mer, pendant ma dernière traversée ; le bateau roule et tangue à travers la nuit noire, entraîné sur le dos de lames énormes ; toute sa charpente craque et, contre les hublots hermétiquement clos de ma cabine, c’est un glauque et sourd moutonnement d’eau trouble, dont l’assaut violent et renaissant sans trêve me harcèle et m’écrase.
Nous passons près des Baléares.
Puis, tout à coup ma fièvre somnambule me transporte ailleurs. Cette mer déferlante au pied de hautes roches noires toutes ruisselantes de vagues, ces gerbes et ces jets d’écume fusant sous cette lune pâle entre des récifs en couloir, cette fuite échevelée de nuages dans cette nuit hivernale, et toute cette masse d’eau accourant de l’horizon en lames courtes et sifflantes à l’assaut de ce rivage morne, c’est la Pointe Pescade.
Oh ! la silhouette abrupte et grosse de menaces de ces noires collines hérissées d’aloès et de raquettes de cactus sur ce ciel de janvier tumultueux et blême, et, à la pointe des promontoires, les créneaux blancs de sel et luisants sous la lune des forteresses barbaresques !
Que de fois, par de pareilles nuits, Barberousse et ses forbans abordèrent sous l’écume et la pluie aux escaliers à pic taillés à même le roc, tandis qu’au grillage épais des meurtrières des regards soupçonneux de mauresques voilées attendaient, désiraient et craignaient leur retour ; car ils ne rapportaient pas que de l’or et des bijoux, les hardis pirates : filigranes de Gênes, velours de Venise et colliers de médailles syracusaines. Dans leurs bateaux plats et rapides ils ramenaient souvent, le bâillon dans la bouche, les mains liées et saignantes, de palpitantes captives chrétiennes, des filles de Sicile, d’Espagne ou de Provence, dont s’alarmait l’inquiète jalousie des harems.