Et la pluie redoublait aux vitres et la Méditerranée, devenue l’Océan, poussait de grands hou, houhou, sous les falaises retentissantes, et je n’étais plus en Alger, mais dans la petite ville normande de mon enfance, par un soir de tempête, les soirs de mer démontée avec les vagues sur les jetées courant entre les parapets et démolissant leurs vieilles estacades ; oui, j’étais là-bas dans ma petite chambre de la maison paternelle ; une fièvre ardente me martelait, comme aujourd’hui, le pouls et les tempes, et la sirène faisait rage, prolongeant ses longs cris dans la nuit pour avertir les bateaux et les éloigner des côtes.

C’étaient, dans ma pauvre tête, mêlées aux bruissements des rafales et des grains, de perpétuelles sonneries de cloches, mais de cloches énormes au lourd battant d’airain retombant sur mon crâne, un effroyable glas d’agonie torturée et d’angoissante détresse, et je me sentais haleter et défaillir, la poitrine trempée de sueur, tandis que de longs frôlements d’ailes s’enchevêtraient dans mes persiennes, des vols d’oiseaux de nuit, chouettes ou mouettes géantes à têtes de mauresques.

Alger, 23 janvier.

Le soleil éblouit ; la rade, toute de lumière, s’arrondit délicieusement bleue dans la splendeur d’un matin mauve ; les monts de Kabylie érigent, plus chimériques que jamais, des cimes incandescentes de neige, la fanfare des zouaves défile en marquant le pas sous mon balcon, un bouquet de roses rouges et de jonquilles embaume sur ma table, Alger m’a repris, j’ai bu encore une fois le philtre.

BLIDAH

BLIDAH-OURIDA

Théophile Gautier l’a chantée, Fromentin l’a peinte avec les plus clairs rayons de sa palette, auréolée de soleil et de fleurs. Paul Margueritte a, dans une page admirable d’énervement sensitif, décrit son atmosphère de caresse et de langueur, ce parfum, écœurant à la longue, de jonquille et de fleur d’oranger, qui est la respiration même de Blidah, Blidah dont la fragrance persistante et monotone finit par vous engourdir et vous lever tout à la fois le cœur, Blidah obsédante et charmeresse, telle la note doucement aiguë d’un joueur de flûte arabe, faite de rêverie de kief et de mélancolie qui somnole.

Et au pied de ses hautes montagnes, contreforts de l’Atlas ombreux et ravinés, aux transparentes roches bleues éclaboussées d’eaux vives, oueds et torrents bordés de lauriers-roses et d’amandiers neigeux, je ne pouvais pas mieux la comparer, cette Blidah qu’un poète indigène a appelée Ourida, et que ses détracteurs ont traitée méchamment de marchande de sourires, je ne pouvais pas mieux la comparer qu’à quelque beau musicien venu de Smyrne ou d’Alexandrie, Asiatique aux lourdes paupières turques artistement bistrées, et chantant, échoué là, avec ses parfums et ses langoureuses attitudes d’oriental un peu efféminé, quelque ardente mélopée amoureuse, embaumant à la fois la fraîcheur de la neige et l’essence de rose et de bois de santal.

La fraîcheur de la neige, dont la blancheur ensoleillée étincelle et ruisselle aux cimes des montagnes surplombant de leur ombre les jardins de Blidah !

Cette essence de rose, que semblent distiller dans le clair-obscur de leurs ramures les micocouliers, les grenadiers et les rosiers en fleurs de ses innombrables bosquets, mimosas vaporeux de son jardin Bizot et figuiers centenaires de son Bou-sacra.