Non, nous ne nous étions pas trompés : c’était bien la musique des tirailleurs algériens, leurs fifres à la mélopée aiguë et monotone, leurs flûtes stridentes et leurs ronflants tambourins, toute cette musique un peu sauvage et comme exaspérée de soleil qui fut, l’année de l’Exposition, un des grands succès du campement des Invalides.

Que de fois nous avions été l’entendre, de quatre à cinq, assis à l’ombre des arcades du Bardo reconstitué d’après de sûrs dessins, attirés là par les grands yeux d’émail, les sourires à dents blanches et la grâce un peu simiesque des petits turcos enturbannés de rouge et haut guêtrés de blanc ; et voilà que nous la retrouvions, et cette fois dans son décor indigène, sous le ciel implacablement bleu de son pays, au pied même des contreforts de l’Atlas, cette bruyante et monotone Nouba des joyeuses journées de flânerie et de griserie d’exotisme de l’année de l’Exposition.

Clairsemés en petits groupes dans une sorte de ravin que dominait notre sentier, ils étaient là, les petits tirailleurs emblousés de toile grise et haut ceinturonnés de rouge sur leurs bouffantes cottes bleues ; ils étaient là, qui, les joues arrondies, s’essoufflant après leurs fifres avec d’étranges agilités de doigts, qui tourmentant d’une baguette impitoyable la peau tendue de leurs tambours.

Et des roulements de tonnerre et des cris aigus de sauvagerie emplissaient toute la vallée, tandis qu’arrêtés au milieu des cactus nous regardions surgir et s’animer au bruit de leur musique barbare toutes les splendeurs canailles et pourtant savoureuses de cette année quatre-vingt-neuf : ses danses javanaises, ses bourdonnants concerts et ses almées de beuglants ; oh les ignobles déhanchées du théâtre égyptien et de la rue du Caire, la furie toute passionnelle et les odeurs d’ail et d’œillet des tangos pimentés des gitanes d’Espagne, la folie d’apothéose des fontaines lumineuses avec, au-dessus de cette immense fête foraine, les jeux de lumière électrique de ce chandelier géant, qu’était la tour Eiffel.

Et, comme nous nous taisions, immobilisés là, pris, je ne dirai point de nostalgie, mais comme d’un regret de cette année disparue sans retour et de cette Exposition dont aucun de nous trois ne verrait jamais l’équivalent peut-être, la Nouba tout à coup faisait trêve, et les voix enfantines et rauques nous hélaient : Eh ! moussu les Parisiens, payez-vous l’absinthe ? De notre poste d’observation, les turcos, eux aussi, nous avaient reconnus.

Non pas individuellement. Bien embarrassés auraient-ils été de mettre un nom sur nos physionomies, mais, à travers nos vêtements fanés par la traversée et deux mois de chemins de fer algériens, ils avaient aussitôt démêlé, avec leur sûr instinct d’êtres à demi-sauvages, des silhouettes déjà vues ; car, aussi eux avaient été à Paris pendant l’Exposition, et maintenant que, descendus dans leur coin de vallée, nous échangions avec tous ces moricauds de cordiales poignées de mains, et que, subitement entourés de paires d’yeux en émail blanc et de faces grimaçantes, nous serrions sans trop de dégoût, ma foi, ces doigts teints au henné et ces paumes au derme rude et brun, c’était un flux de questions enfantines et bizarres se pressant sur toutes les lèvres : « Connaissions-nous la mère une telle, de l’avenue de Lamotte-Piquet, quelque brasserie de filles sans doute, le père un tel, de la rue Dupleix, quelque hôtel meublé à la nuit, où ces fils d’Allah avaient peut-être initié des Françaises curieuses aux exigences et aux brutalités du désert. Et le café de la rue Saint-Dominique où l’on dansait les jeudis et les dimanches soirs, et la caserne de l’avenue de Latour-Maubourg, et la dame si aimable qui demeurait juste en face, la femme d’un caïd parisien, affirmait l’un d’entre eux, et pas le plus laid, ma foi ! » Ces malheureux avaient emporté de Paris une singulière impression, uniquement faite de souvenirs de beuveries et de noces, le Tout-Grenelle de l’ivrognerie et le Tout-Gros-Caillou de la prostitution.

A vrai dire, nous ne savions que leur répondre et nous nous en tirions par d’énormes mensonges dont se contentait leur curiosité d’enfants ; d’ailleurs, l’un d’entre eux, nanti par nous d’une pièce de deux francs, avait été chercher au cabaret le plus proche un litre d’eau et un litre d’absinthe ; il en avait rapporté quelques verres, et toute la Nouba, maintenant assise autour de nous, dégustait lentement, à tour de rôle, le poison vert qu’interdit le Koran, mais dont nos soldats leur ont donné le goût, grâce au mutuel échange de vices, vices français contre vices indigènes, qui s’est fatalement établi dans notre belle armée coloniale.

Par acquit de conscience, nous portions aussi notre verre à nos lèvres ; les turcos étendus, accroupis dans les poses familières à leur race, formaient autour de nous, dans ce coin de ravine ensoleillée et toute fleurie d’amandiers, un vivant et coloré tableau ; nous avions l’air de trois dompteurs tombés au milieu de jeunes fauves ; ils en avaient tous, pour la plupart, le muffle court, l’œil doucement bestial et les dents aiguës, presque tous l’attitude féline et le rampement allongé de sphinx, le ventre contre terre, le menton appuyé entre leurs mains petites. Un enfant indigène, en loques, apparu brusquement entre les raquettes d’un figuier de Barbarie, au-dessus du ravin, complétait le décor un peu théâtral de cette espèce de halte. Appuyé d’une main sur un long bâton, il nous regardait fièrement du sommet de sa roche, et sa silhouette fine au milieu de cette végétation épineuse, sur cet azur lumineux et brûlant, évoquait l’idée de quelque berger nomade, la figure d’un jeune pasteur biblique, d’un David enfant arrêté là avec son troupeau au-dessus d’une gorge hantée par des lions.

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Et j’ai toujours, parmi mes impressions d’Afrique, gardé un souvenir doucement nostalgique de cette journée passée au milieu de la Nouba.