Le cimetière d’El-Kébir, s’étageant en amphithéâtre au-dessus de son petit village arabe aux toitures plates et aux portes basses. El-Kébir et la pierre blanche de ses tombes et des deux koubas de ses marabouts ensevelis là, au flanc de la montagne, à l’ombre géante de séculaires oliviers. Les oliviers d’El-Kébir, le terrain vallonné, soulevé par leurs monstrueuses racines que rejoignent d’invraisemblables rampements de branches ; et dans l’intervalle des troncs trapus, épaississant là comme une impénétrable forêt de légende, des blancheurs de neige, qui sont les premières crêtes de l’Atlas, et des rougeurs de pourpre qui sont des thyrses de lauriers-roses ; blancheurs et rougeurs éclaboussées de lumière, comme baignées dans le ciel bleu. Une mélopée s’élève : ces voix douces et chantantes sont celles d’une école de garçons, l’école arabe du village même ; et, tout en suivant notre guide, nous nous arrêtons une minute devant une dizaine de petites faces éveillées et brunes, coiffées de chéchias, se balançant en cadence d’un même mouvement rythmique au-dessus de petites tablettes de bois où courent, gravés, des versets du Coran. Assis, les jambes croisées, au milieu de toutes ces enfances accroupies, le maître d’école arabe agite, comme un bâton de chef d’orchestre, une espèce de férule en bois blanc, et son buste oscille sur ses hanches du même mouvement de balancier que celui de ses élèves.
Au-dessus de cette zouaïa (école arabe), le cimetière étage en terrasse les taches blanches de ses tombes et deux espèces de palanquins de bois découpés à jour. Historiés et peints, il en monte des spirales d’encens bleuâtres : le culte des croyants entretient là d’éternels brûle-parfums, et rien de plus poétique, en effet, dans la solitude de cette gorge sauvage, que ces fumées odorantes tourbillonnant dans le clair-obscur des branches, au-dessus de vagues sarcophages enlinceulés de soieries orientales, car, Dieu me pardonne, ce sont bien d’anciens étendards japonais passés par le soleil et la pluie, mais où vivent encore, brodés d’or et d’argent, les chimères griffues et les vols de cigognes chers à la race jaune : des étendards de terribles Pavillons Noirs, rapportés par les tirailleurs indigènes des dernières campagnes du Tonkin et déposés là en trophées sur la tombe de leurs prophètes.
Des fillettes arabes, groupées au milieu des tombes avec la science innée d’attitude des races demeurées primitives, ajoutent au charme de ce cimetière la grâce de leur jeunesse enjoaillée de plaques de métal ; leurs loques de percale rouge à fleurs noires ou d’indienne jaune à dessins roses égaient, comme d’une flore chimérique et vivante, la grisaille un peu monotone des vieux oliviers d’El-Kébir ; mais gardez-vous d’avancer d’un pas, si vous tenez à votre vision. Le silhouette enfantine de ces petites sauvages est celle qui convient à ce cimetière de poupée ; un pas de plus, et vous verrez subitement s’abaisser les tombes, et les deux koubas des marabouts, presque pareilles à des mosquées, réduites à des proportions de joujoux ; la forêt de légende d’oliviers séculaires ne sera plus qu’un pauvre verger ; car, dans cet illusoire pays de rêverie et de songe, tout est piège et mirage, et tout attrait est un danger. Ainsi les fillettes aux grands yeux de gazelles sont déjà nubiles, sinon prostituées ; l’eau courante entre les thyrses en fleurs des lauriers-roses donne la fièvre, et ce torrent, qui porte ce nom doux entre tous de Fontaine fraîche, est presque empoisonné.
LA NOUBA
Le déjeuner s’était prolongé autour des petites tasses d’un café maure, et, conquis malgré nous par cette atmosphère de paresse et de lassitude heureuse qui est la respiration même de Blidah, nous suivions lentement, hors des portes de la ville, la petite route ensoleillée plantée de caroubiers et bordée de villas, qui va par les ombrages de l’ancien Bois sacré, le Bou-sacra arabe, rejoindre le champ de manœuvre de la Mitidja.
Des petits jardins des maisons de la route, propriétés d’officiers en retraite ou locations d’Anglaises poitrinaires venues mûrir leur phtisie au soleil, des senteurs de jonquilles et d’orangers en fleurs montaient, à la fois si douces et si violentes qu’une espèce de malaise exquis vous écœurait ; certains dessous de batiste et de soie molle de certaines femmes un peu grandes, très sveltes, très souples et blondes, comme vouées à l’éternel demi-deuil de nuances violettes et mauves, dégagent ce parfum endormeur et puissant. J’en ai fait la réflexion depuis, mais ce jour-là, tout au charme de langueur de cette ville mélancolique et de ses jardins odorants, nous allions, l’âme et le cerveau vides, tombés dans un nirvana tout oriental, droit devant nous sans savoir pourquoi, au gré de la brise plus fraîche dans ce coin de vallée, les yeux caressés par l’invraisemblable limpidité du ciel, le front comme effleuré par des ailes soyeuses d’invisibles libellules.
A cent mètres de nous, derrière les baraquements du camp des tirailleurs, c’étaient les cris de commandements, les voltes, les demi-voltes et les évolutions de tout le champ de manœuvre à cette heure occupé par les temps de galop, les charges et l’école d’escadron des chasseurs d’Afrique ; un peu plus loin, les marches et contre-marches, sac au dos et arme au bras, de l’infanterie en tenue de campagne. La voix des officiers éclatait jusqu’à nous, tonnante et brève, puis s’éteignait dans un brouhaha de foule en marche et de gourmades de sous-officiers rectifiant les mouvements des hommes ; des taches rouges, qui étaient des pelotons de cavalerie, dévalaient dans un poudroiement lumineux, piquant de coquelicots subits le clair-obscur des branchages, tandis que les cottes bouffantes et les blouses grises des turcos mettaient dans le vert tendre de la prairie comme une fuite agile de lézards ; et c’étaient, dans toute la vallée, des grandes ombres mouvantes qu’on eût pu prendre pour celles des nuages sans l’implacable pureté de ce ciel.
Et, dans la demi-torpeur de cette température de parfums et de caresses, nous allions éblouis et muets, sans prêter plus attention au vivant kaléidoscope du champ de manœuvre qu’aux Arabes croisés sur la route, juchés, les jambes pendantes, sur leurs petits bourricots et en accélérant l’allure, du bout de leur matraque et du légendaire arrrhoua qui semble le fond de toute la langue orientale. Une espèce de vieille momie, face desséchée de sauterelle d’Égypte, accroupie dans la poussière de la route sous un cône mouvant de haillons, nous invitait en vain à tenter la chance et risquer notre argent roumi sur trois grains de cafés étalés devant elle sur un vieux numéro du Gaulois. Sous l’agilité de ses mains d’escamoteur, les trois grains de café disparaissaient et reparaissaient dans une fragile coquille de noix ; deux muchachos, de neuf à quinze ans, stationnaient là attentifs, les mains croisées derrière le dos, en vrais petits hommes, mais se gardaient bien de confier un soldi aux mains voltigeantes du magicien ; ces Comtois[1] manquaient d’entente et ce vieux joueur de bonneteau du désert (car c’était bien le bonneteau que manipulait entre ses doigts exercés la forme humaine affaissée au bord du chemin) avait beaucoup moins de succès dans cette vallée de la Mitidja qu’un monsieur de Montmartre, installé avec sa tierce dans une allée du Bois, après les courses d’Auteuil. Il est vrai que le bonneteur arabe avait remplacé par trois grains de café les trois cartes obligatoires et que son boniment en sabir coupé de sidi et de macache bono n’avait pas l’entrain persuasif de nos joueurs de banlieue.
[1] Comtois, en argot parisien, complices, affiliés, associés.
Nous n’en faisions pas moins halte autour de ce Ahmet-arsouille, étonnés et ravis de retrouver dans ce coin de paysage arabe un jeu si foncièrement parisien, et nous allions peut-être, par pitié, risquer quelque monnaie sur les grains de café du vieux birbe, quand d’aigres sons de flûte, éclatant tout à coup derrière nous, à quelques pas de la route surplombant la vallée, nous attiraient tous dans un petit sentier hérissé de cactus, d’où nous découvrions la Nouba.