Mais cache-moi ta bouche,
Et, de tes doigts subtils
Ayant fait un bâillon de caresse à mes lèvres,
Verse au fond de mes yeux tes prunelles d’exils
Et dans ta chevelure éparse endors mes fièvres.
LE CIMETIÈRE
Une route monte et sort des portes de la ville, puis s’enfonce presque aussitôt dans le creux verdoyant d’une gorge profonde, serpente au pied des contreforts de l’Atlas aux sommets baignés de fluides vapeurs, aux flancs bardés, comme des plaques de métal, d’incandescentes traînées de neige.
Et, à mesure que le chemin tourne et devient plus rude entre ces hautes collines plantées de pins et de chênes-verts, de successives hauteurs, jusqu’alors demeurées invisibles, apparaissent et surplombent. Des cimes s’échelonnent dans un ciel d’un bleu de vitrail, des murmures d’eaux vives jasent au pied des remblais de la route, des cascades bondissent de roche en roche dans la pierraille argentée d’un petit torrent de montagne, et des souvenirs de l’Oberland, évoqués par cette eau courante et cette fraîcheur ombreuse, vous poursuivent, combien vite démentis, il est vrai, par les haies de cactus, les bosquets d’orangers, l’invraisemblable violacé des ombres et la transparence infiniment douce et claire des lointains.
Le pays des mirages, en vérité, cette province d’Algérie, dont tout l’enchantement réside dans la limpidité de la lumière et la coloration des terrains et des ciels. La plaine de la Mitidja, laissée derrière nous au pied même des maisons de Blidah, apparaît maintenant dans le moutonnement bleu d’une Méditerranée. A travers le recul de l’horizon, ce ne sont plus les ondulations grisâtres d’un paysage d’Orient, mais le flux et le reflux d’une immense mer de lapis, dont l’immensité s’étend à l’infini entre les échancrures des rochers de la route et des contreforts du ravin.
Tandis que, charmés par cette vision de la plaine devenue sous le soleil un remous de saphirs, nous montons les yeux en arrière, un autre magique et prestigieux décor s’élabore et se dresse au tournant de la route.