Oh ! viens, ô ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble.
Comme elle la chante, cette invitation, la Méditerranée, dans chacune de ses vagues d’une transparence si bleue que le fond de roches de ses bords resplendit à travers comme une pâleur entrevue de naïade, et jusque dans l’eau croupie du vieux port, dans cette eau huileuse et figée, aux reflets et aux senteurs de plomb. Elle la chante encore, la nostalgique invitation pour ailleurs, la Méditerranée des Roucas Blancs, et de Mayrargues, et de la Corniche, à travers les drisses, les vergues et les mâtures, dressées, telle une forêt, entre le fort Saint-Jean et les bastions du Faro, sous l’œil de la Bonne-Mère, Notre-Dame de la Garde, dont la gigantesque statue dorée, hissée haut dans le ciel, au fin sommet de son clocher de pierre, surveille et protège la ville et ses deux ports.
Ici, la Joliette, avec le môle de son interminable jetée, ses bassins bondés de navires, la coque noire des transatlantiques perpétuellement en partance pour des destinations enivrantes, ces villes d’or et d’azur dont la sonorité chante et frémit avec un bruit de soie à travers les poèmes de Victor Hugo : Oran, Alger, Tunis, Messine et Barcelone, et voilà que des sons de guitare, aigres et perçants, égratignent l’air…
Messine, Barcelone ! Nous revoici dans le vieux port, sur ces vieux quais de la Marine, obstrués de bateaux, de barques et de barquettes, sur ces quais poussiéreux aux hautes maisons étroites d’un autre siècle, rongées par le mistral, le soleil et la mer, avec leur enfilade de ruelles en escaliers, tortueuses et puantes, où chaque embrasure de porte encadre une silhouette de fille en peignoir ; et c’est bien Messine et Barcelone, en effet, que promènent de bar en bar et de maison en maison le farniente tout italien et le rut à coups de couteau de tous ces matelots de race latine, Gênois, Corses, Espagnols, Maltais et Levantins, débarqués de la veille qui se rembarqueront demain, descendus là gaspiller, en une journée de bordée et de crapule, leur gain de trois à six mois, en une escale entre Trieste et Malaga ou entre Smyrne et Rotterdam.
Et des nasillements d’accordéon grincent et se mêlent à des refrains de beuglant parisien ; couplets de l’avant-veille lancés dans la journée par quelque étoile de troisième ordre à la répétition du Palais de Cristal, « Pa-na-ma-boum-de-là-haut », blague française et gigue anglo-saxonne, pot-pourri imprévu d’une musique de paquebot anglais donnant aubade à quelque patron de bar mal famé de chiqueurs (souteneurs marseillais). Les chiqueurs, les hommes à grands feutres gris et à pantalons trop larges qui flânent, cravatés de rouge, de midi à minuit, sur le port, pendant qu’aux bords des quais, dans une lumineuse poussière d’or, halètent et se démènent, les bras et les reins nus, comme moirés de sueur, les portefaix déchargeurs de farine, de blé, d’alfa ou de pains d’huile, ceux-là même dont Puget a immortalisé, dans ses cariatides, les profils de médailles et les pectoraux musclés de gladiateurs.
Marseille !
LES BAS QUARTIERS
Marseille !