Au fond d’un bouge obscur où boivent des marins,

Bathyle, le beau Thrace aux bras sveltes et pâles,

Danse au son de la flûte et des gais tambourins.

Dans le quartier du vieux port, au cœur même des rues chaudes où la prostitution bat son quart au milieu des écorces d’orange et des détritus de toutes sortes, un bar de matelots : devanture étroite aux carreaux dépolis, où s’encadrent de faux vitraux.

C’est la nuit de Noël ; des trôlées d’hommes en ribotte dévalent par les escaliers glissants des hautes rues montantes ; des injures et des chansons font balle, vomies dans tous les idiomes de la Méditerranée et de l’Océan. Ce sont des voix enrouées, qui sont des voix du Nord et des voix du Midi, qui sont toutes zézayantes. Vareuses et tricots rayés, bérets et bonnets de laine descendent, qui par deux, qui par groupes, jamais seuls, les yeux riants et la bouche tordue par le chique, avec des gestes de grands enfants échappés de l’école. Il y en a de toutes les nationalités, de toutes les tailles ; et, la démarche titubante, quoique encore solides sur leurs reins sanglés de tayolles, ils avancent par grandes poussées ; leurs saccades vont heurter dans la porte de quelque bouge, où toute la bande tout à coup s’engouffre ; puis d’autres suivent, et c’est, dans le clair-obscur des ruelles, taché çà et là par la flambée d’un numéro géant, une lente promenade de mathurins en bordée, plus préoccupés de beuveries que d’amoureuses lippées, et que les filles lasses invectivent au passage.

Et pourtant, dans tout ce quartier empestant l’anis, le blanc gras et l’alcool, c’est le défilé de toutes les rues célèbres dans les annales de la prostitution, la rue de la Bouterie, celle de la Prison, la rue des Bassins, la rue Vantomagy, enfin, où Pranzini, encore tout chaud de l’égorgement de Mme de Montille, alla si bêtement s’échouer et se faire prendre avec sa passivité d’aventurier gras et jouisseur, en bon Levantin qu’il était, cet assassin à peau fine dont le cadavre, adoré des femmes, étonna même les carabins ; puis, autour de la place Neuve, la rue de la Rose (cette antithèse !) et toutes les via puantes affectées aux Italiens ; et sur chaque trottoir, au rez-de-chaussée de chaque maison toute noire dans la nuit, s’ouvre, violemment éclairée, la chambre avec le lit, la chaise longue et la table de toilette d’une fille attifée et fardée, telle la cella d’une courtisane antique, sa boutique installée à même sur la rue avec la marchandise debout sur le seuil. D’autres, rassemblées en commandite, apparaissent haut perchées sous le linteau d’une grande baie lumineuse, murée à mi-hauteur.

Les cheveux tire-bouchonnés piqués de fleurs en papier ou de papillons métalliques, elles se tiennent accoudées, les seins et les bras nus, dans les percales claires des prostituées d’Espagne… et, sous le maquillage rose qu’aiment les hommes du Midi, c’est, à la lueur crue des lampes à pétrole, comme une vision de grandes marionnettes appuyées au rebord de quelque fantastique guignol ; et les : mon pétit ! eh, joli bébé ! belle face d’homme ! et tous les appels, toutes les sollicitations, toutes les promesses gazouillées par des voix d’Anglaises ou comme arrachées par de rauques gosiers d’Espagnoles, tombent et s’effeuillent, fleurs d’amour pourries, de ces masques de carmin et de plâtre, étrangement pareils les uns aux autres sous l’identique coloriage brutal.

Parfois un homme se détache d’un groupe et, comme honteux, s’esquive et se glisse chez ces dames ; une porte vitrée se ferme, un rideau se tire et Vénus compte un sacrifice de plus à son autel, une victime de plus à l’hôpital. Aussi un marin qui se débauche et quitte sa bande est l’exception ; en général, qu’ils soient Maltais ou Italiens, Espagnols ou Grecs, les matelots stationnent, s’attroupent devant un seuil, goguenardent la fille et puis passent : tous vont et disparaissent dans le petit bar aux carreaux dépolis garnis de faux vitraux.

Une curiosité m’emporte, je les suis. Dans un couloir en boyau, aux murs peints de fresques grossières, boivent, entassés, des matelots de tous pays. On a peine à se frayer un passage entre les rangs de tables et le comptoir en zinc encombré de liqueurs ; au fond, l’étroit corridor s’ouvre, comme un théâtre, sur une salle carrée où courent, peints à la détrempe, d’exotiques paysages de cascades et de palmiers ; de la gaze verte s’y fronce en manière de rideaux, et, dans cette espèce d’Eldorado pour imaginations naïves, des matelots gênois et napolitains valsent en se tenant par la taille ; l’orchestre est un accordéon. Pas une seule femme dans l’assistance, hors la musicienne, une vieille niçoise en marmotte, écroulée sur une chaise à l’entrée du bal. L’accordéon chevrote une valse de Métra et les Italiens, les yeux en extase, tournent éperdument aux bras les uns des autres, et la fumée des pipes et la buée des vins chauds tendent comme un voile sur leurs faces brunies, éclairées de dents blanches.

NUIT DE NOËL