Les good morning et les Ah ! beautiful indeed y gargouillent de l’aube au crépuscule

Entre d’effroyables mâchoires à quarante-deux dents.

les mélodies de Tosti y font rage, les pieds plats y font prime, les five o’clock tea, et les nine o’clock tea et les twelve o’clock tea y emplissent les journées ; les épiceries, les pharmacies et les crèmeries, toutes les boutiques y sont anglaises, les domestiques de Genève, et les hôtels tenus par des Allemands.

Oh ! my dear soul, Maud and Liliane are here certainly.

Oh ! ma chère âme, Maud et Liliane sont ici sûrement.

LE RUISSEAU

Le Ruisseau, ainsi nommé parce qu’il n’y en a pas. Un petit village espagnol au bord d’une route poussiéreuse, une unique rue bâtie de maisons basses recouvertes en tuiles roses, des hangars de poteries qui sèchent là au soleil dans les perpétuels courants d’air de la Méditerranée toute proche, une odeur d’ail et d’anisette mêlée à d’entêtants parfums de lauriers-roses ; des thyrses criblés de fleurs et l’azur profond de la mer d’Afrique barrant à l’horizon les cent mètres de plaine qui servent d’emplacement au village : voilà le Ruisseau.

De hideux tramways de la place Bresson y soulèvent toutes les demi-heures une âcre et tourbillonnante poussière ; des diligences bondées d’Arabes, de colons crasseux et de zouaves permissionnaires y relaient à toute heure ; au seuil des aguardientes, de grands gars au teint olivâtre se tiennent le long des jours accotés, les reins sanglés de ceintures flambantes, déhanchés et souples avec, rabattu sur leurs yeux noirs, l’immense chapeau gris des nervi de Marseille.

Espagnols de Carthagène ou d’Alicante, que la misère et la paresse ont chassés de leur pays, ils ont fondé là, à un kilomètre d’Alger, à vingt portées de fusil à peine de la merveilleuse allée de bambous et du rond-point de ficus du Jardin d’Essai, une colonie à l’étrange aspect de bourg de Sierra et de banlieue parisienne.

Il y a du Point-du-Jour et des berges de la Seine dans cet amas de bicoques poussées au bord de la mer bleue, sur cette route aussi passagère que peut l’être à Paris l’avenue de Versailles ; et cette écume de la population, longs gaillards aux gestes indolents d’hommes trop beaux pour rien faire, filles à la voix rauque, l’accroche-cœur en virgule sur la blancheur des tempes, la taille entortillée de châles de couleurs voyantes, rappellent, à travers d’indéniables différences de races et de climats, la clientèle des bateaux-mouches des beaux lundis d’Auteuil ; mais, si le voisinage de l’Agha et de ses casernes (l’Agha, ce quartier de l’École militaire d’Alger) a mis dans tous les alentours comme un parfum de basse prostitution, relents du Gros-Caillou ou de la plaine de Grenelle, les grands flandrins à faces de bandit ont des navajas passées dans leur ceinture, des lueurs d’acier dans leurs yeux morts, et les filles à la démarche éreintée de roulures ont parfois un rouge œillet piqué et combien fièrement dans leurs cheveux pommadés et noirs.