A droite, c’est la ville, Constantine, dont les toits de casernes pointent au-dessus de l’abîme ; à gauche, c’est la falaise du chemin de la Corniche, dont les parapets de ciment courent à une hauteur prodigieuse à mi-flanc des rochers. Deux arches naturelles d’une pierre rougeâtre et comme craquelée relient les deux parois du couloir entre elles et forment une voûte géante, une sorte de crypte obscure, au-dessous de laquelle le Rummel, qui gronde, ressemble à un fleuve souterrain, à quelque Averne arabe enfermé dans la nuit d’une grotte infernale.

Et sur tout ce décor d’horreur et de vertige, sur ce gouffre de pierre pareil à une blessure, tout de crevasses et de déchirements, on ne sait quelle rougeur suintante impose l’idée de crime, de suicide et de sang. Ah ! ce Rummel ! Comment pouvoir y plonger le regard sans évoquer aussitôt toutes les vies humaines qui s’y sont englouties ? Aventuriers hardis grimpant par les nuits noires aux crêtes de la roche et tentant quelque coup de surprise sur la ville imprenable, condamnés coupables et condamnés innocents, Mauresques adultères, esclaves de harem, cousues dans un sac et jetées dans l’abîme sur un signe du maître, et les cadavres aux yeux hagards des fous d’amour et des désespérés, combien ont tournoyé dans ce vide, les mains battant l’air et le cri d’agonie étranglé dans la gorge ! Et les beaux corps souples aux aisselles épilées, à la peau douce blêmie par les aromates, et les bras musculeux et les poitrines velues s’y sont tous également écrasés. Et la légende du dernier dey, du cruel El-Hady-Ahmed, celui qui faisait coudre la bouche de ses femmes et hachait, par plaisir, à coups de sabre les corps ligotés de ses esclaves, ajoute encore à l’épouvante quasi sacrée de ces gorges, où son affreux souvenir plane comme un vautour.

Le dey de Constantine ! Dans la roche à pic au-dessus de laquelle apparaît la ville, on vous montre un trou presque invisible à première vue, creusé au ras même des remparts. De loin, c’est un rond noir, curieusement placé juste entre deux palmiers se profilant, tels deux mains ouvertes, sur le ciel implacablement bleu. C’est le trou par lequel le capricieux El-Hady-Ahmed faisait jeter, cousues dans le sac des exécutions sommaires, les femmes de son harem qui ne lui disaient plus.

Et dire qu’à ce gredin, qui méritait pour tombe le ventre des charognards, nous avons fait des rentes ! Il est mort en les mangeant dans sa villa d’Alger, sous le ciel limpide, devant la mer éternellement tiède, et son corps repose à l’ombre d’une mosquée, dans un terrain bénit.

Mais le couloir de falaises s’élargit, l’eau fangeuse écume, s’éclabousse d’argent, court, se précipite et, devant une immense échappée lumineuse, disparaît brusquement dans un formidable bruit d’enclume ; c’est la cascade. Un autre abîme est là, mais alors en pleine échappée sur le plus merveilleux paysage : nous avons devant nous la vallée du pont d’Aumale. Fertile, toute en culture et semée de villages, elle s’étend à perte de vue et monte insensiblement, çà et là soulevée au pied de molles et vertes collines qui ne sont que les lointains contreforts de superbes et hautes montagnes. Leur chaîne emplit tout l’horizon, et la campagne avec ses petits villages semés par places dans des replis de terrain, ces premiers et ces deuxièmes plans de colorations différentes, ces routes en lacets et le serpenteau du Rummel luisant au fond de la vallée, apparaît comme un vaste panorama.

Pendant qu’à nos pieds fuient à une profondeur inimaginable des lieues et des lieues de pays, à des centaines de mètres au-dessus de nous Constantine se profile fièrement à la crête de ses falaises. Nous sortons du lit du Rummel et regagnons lentement la ville à la suite d’âniers arabes poussant devant eux leurs bourricots. Sous les arches ruinées d’un petit village de mégissiers aux terrasses couvertes de peaux, nous nous arrêtons un moment pour reprendre haleine. On entend toujours le Rummel gronder et mugir. Une curiosité nous penche au-dessus des parapets croulants ; nous dominons justement le gué des Arabes, cinq ou six grosses pierres rondes et une passerelle de bois jetée à quelques mètres de la grande cascade, à l’endroit le plus profond. L’écume du torrent balaie par saccades la fragile passerelle. Trois Biskris noirs comme des grillons traversent en ce moment le gué, leurs chaussures à la main, leurs maigres cuisses nues fantasquement apparues sous leur burnous, retroussé jusqu’au nombril.

LA VILLE DES TANNEURS

Pour le Docteur Samuel Pozzi.

Nous contournons, de l’autre côté même des gorges du Rummel, la formidable enceinte, toute de roches et de falaises, de la hautaine Constantine ; le pont du chemin de fer d’une arche vertigineusement hardie nous a mis hors de la ville. L’abîme en entonnoir du torrent tourne et serpente au pied du vieux repaire des deys, et, de l’autre côté du vide, aux toits de casernes et aux hautes maisons à cinq étages, faisant face à la vallée d’Aumale, a succédé une agglomération de petites terrasses, de murs croulants, d’escaliers et de hangars, le tout roussi, couleur de tan, dévalant comme un troupeau de chèvres au-dessus d’un gouffre ignoble d’aspect et de puanteur.

Ce gouffre immonde, c’est le Rummel devenu, au pied du quartier des peaussiers, l’égout de leurs eaux et de leurs détritus. Les escaliers branlants, les toits et les terrasses s’étageant au-dessus du torrent, c’est la ville des Tanneurs.