Ce Rummel, qui tout à l’heure encore roulait avec un bruit d’enclume dans le grandiose et le clair-obscur de gorges presque infernales, le voici maintenant sur une distance d’au moins un kilomètre, du pont du chemin de fer au pont du Diable, devenu sentine et cloaque, et quel cloaque !… une sentine infâme, étranglée entre deux falaises à pic, dont l’une, rempart naturel de Constantine, étaie maintenant une ville obscène et malade, une ville de peste et de malaria pourrissant là, dans d’innommables fétidités, au-dessus de roches contaminées : des roches elles-mêmes putrescentes et chancreuses, se crevassant en fissures sinistres, en fistules atroces, quelque chose comme une gigantesque pièce anatomique du musée Dupuytren, un paysage retouché par Ricord, où jusqu’aux rares palmiers, poussés là dans les traînées d’un brun équivoque et jaunâtre, ont des aspects d’excroissances bizarres, mûres pour le thermocautère ou le bistouri du chirurgien.
Au-dessus de ce gouffre ordureux, béant comme je ne sais quel effroyable sexe, planent et tournoient de lents vols de vautours. Tout Constantine se vide dans cette partie du Rummel ; l’éternelle pourriture de la ville arabe y coule et y suinte par toutes les fentes du rocher ; et, attirés par cette pourriture, les charognards (tel est le nom sinistre qu’on donne ici aux vautours) attristent de leurs longs cris plaintifs l’étroit couloir de falaises, où l’ébouriffement de leurs ventres argentés évoque au crépuscule l’idée d’oiseaux-fantômes, de vautours de limbes, surveillés de loin, du haut des toits de la ville, par la silhouette immobile des cigognes.
Tant de puanteurs et tant de larges ailes tournoyantes dans l’air ! On songe malgré soi aux lugubres oiseaux du lac Stymphale, à d’épiques légendes de peste et de charnier, à des visions féeriques et fabuleuses comme en peignit Gustave Moreau, et cela dans le décor rocailleux et terrible que nous offrent ici même les gorges, où tant d’infâmes relents montant en bouffées chaudes justifient si bien le nom de Constant-sentine, donné par un loustic à l’ancienne ville des deys.
A mi-flanc de la roche, au-dessus d’un remblai de gazon, notre cocher appelle notre attention sur un trou plus ignoble encore. C’est, dans l’herbe courte du talus, un répugnant amas de loques et de vieux os, d’anciennes boîtes à sardines, de bidons à pétrole et de chiffons sordides, quelque chose comme l’entrée de la grotte du sphinx, mais d’un sphinx de banlieue, peint par Raffaëli.
C’est la retraite d’un marabout fameux, très honoré des Arabes qui le nourrissent… et le vont consulter par des chemins qui feraient peur à des chèvres. Toutes les ordures entrevues sont à la fois le mobilier, la garde-robe et la desserte du vieux prophète. Il vit là, dans ce cul-de-basse-fosse, sous les déjections suintantes de la ville indigène, les pieds dans le gouffre. Il vit, si cela est vivre, des aumônes et de la piété de la population de la plus sale de toutes les villes de la province. Sur un ciel gris de fer, que le couchant décompose et qui, par places, s’ensanglante et verdit comme une plaie, les terrasses de la ville montent et s’estompent en noir avec la silhouette plus grêle des cigognes. Dans le Rummel envahi d’ombre, l’envolement des vautours flotte plus indistinct ; comme une forme s’ébauche de l’autre côté du gouffre, à l’entrée de la grotte du marabout. Je songe malgré moi à mes lectures de Gustave Flaubert : des souvenirs de Salammbô me hantent, celui des mangeurs de choses immondes se précise entre tous ; et je regagne la ville française, écœuré et pourtant charmé d’avoir touché de si près, à travers tant de siècles, les mœurs abolies des antiques Carthages.
LA RUE DES ÉCHELLES
Des ronflements de derbouka, des bruissements de soie et de moire, des jurons français, des rires gutturaux, espagnols ou maltais, et des mélopées arabes, des blancheurs de burnous et des étincellements d’uniformes, des odeurs de friture et d’essence de rose, des coins pleins d’ombre et des angles de rue inondés de lumière, un cliquetis de sabres et de molettes d’éperons sur des bruits de portes qu’on ferme et, derrière des judas grillés, des femmes immobiles et fardées apparues sous des voiles ; une indéfinissable atmosphère de musc, de gingembre et d’alcool, empestant à la fois le suint et le drap de soldat, une rumeur incessante de voix et de pas, les bousculades et les attroupements d’une foule en fête, et, sur toutes ces silhouettes tour à tour éclairées et obscures, le bain de vif-argent d’une nuit lunaire et bleue, la fantasmagorie d’un ciel roulant un disque de nacre dans de translucides profondeurs de saphir ; la rue des Échelles, la rue des Filles et de la Prostitution à neuf heures du soir, dans le vieux Constantine.
Oh ! cette rue des Échelles, son pittoresque et son grouillement sous les traînées lumineuses de ses cafés maures ! Comme nous voilà loin de la tristesse et du silence de la Kasbah d’Alger, si déserte et si noire dès huit heures du soir, si fantômalement blême dans le mutisme menaçant et le morne abandon de ses rues étranglées. Ici ce sont des allées et venues continuelles d’Arabes, de zouaves permissionnaires, de turcos et de spahis drapés dans de longs burnous. Voici trois indigènes qui s’avancent, lentement, en se tenant par la main, l’air de grands enfants égarés dans une ville de joie. Leur gravité souriante, leur haute stature, leur démarche calme font songer à la promenade à travers quelque Bagdad de rêve de trois princes des Mille et une Nuits. De chaque côté de l’étroite rue en pente, des échopes de friterias et de marchands de beignets empestent auprès des cafés arabes aux consommateurs débordant en dehors, vautrés et couchés en tas sur des bancs ; puis ce sont des attroupements de soldats devant des buvettes maltaises, des maisons de filles et des bains maures, le tout aggloméré sur un très court espace, dans la petite rue dévalant dans le noir avec une rapidité de torrent. Une incessante galopade d’uniformes la traverse ; tous les quartiers de cavalerie, toutes les casernes de Constantine sont là ripaillant, fumant et cherchant de la femme. De larges judas grillés se découpent en clartés dans le bronze résistant de petites portes basses ; dans la lumière, des filles apparaissent groupées, échelonnées dans des costumes de couleurs vives, en travers des marches d’étroits escaliers ; des cours mauresques blanchies à la chaux, une chaux teintée de bleu qui met comme un éternel clair de lune, s’enfoncent sous de vagues colonnades ; comme une illusion de palais de songe flotte à travers ces patios entrevus ; des brûle-parfums fument à l’entrée.
Les filles, pour la plupart avachies et très grosses, sont assez jeunes pourtant ; presque toutes juives, elles ont, malgré leur maquillage trop rose, leurs lèvres épaisses et leurs sourcils artificiellement rejoints, un certain charme mystérieux d’idoles. Les foulards lamés d’argent et les oripeaux verts et mauves brillants de clinquant, dont elles sont affublées, ajoutent au prestige du décor, et puis leur air d’indolence passive est bien celui qu’on prête aux houris des paradis de l’Islam. Quelques-unes sont coiffées en Ouled-Naïls avec de grosses chaînes d’or leur barrant le front ; de lourdes tresses de crin noir bouffent autour de leur grosse face pâle, du rouge s’écrase à leurs pommettes, et leurs mains tatouées, ensanglantées de henné, sollicitent le passant avec une grâce inquiétante et simiesque. Des Arabes s’arrêtent devant les judas ; ils regardent, se consultent et vont promener plus loin leur curiosité somnolente ; en somme, beaucoup de curieux et peu de clients. Si les lourdes portes de bronze s’entr’ouvrent, c’est devant quelques soldats de la garnison ; mais uniformes et burnous se hâtent surtout vers le bas de la rue, dans la partie qui longe le ravin, où la prostitution espagnole et française raccroche effrontément debout sur le seuil de la cella de la courtisane antique.
Néanmoins la foule augmente ; un bruit d’armée en marche monte entre les maisons ; des bouffées d’aromates s’échappent des bains maures ; une patrouille de tirailleurs, faces courtes de fauves aux yeux rieurs et blancs, prend son kaoua, arme au pied, disséminée sur les nattes de deux cafés voisins. Une espèce d’arche jetée sur la rue et en reliant les deux côtés l’un à l’autre laisse voir dans une baie lumineuse des Arabes accroupis. Cette arche est un café maure. Par où y monte-t-on ? Mystère ! Les burnous et les turbans apparaissent suspendus dans le vide, comme dans un décor de théâtre ; la rue grouillante et piquée de lumières s’enfonce par dessous ; au-dessus, c’est le ciel nocturne baigné de lueurs coupantes comme d’acier bleui ; à l’horizon, la silhouette des montages de Constantine.