Vis-à-vis nous, de l’autre côté du golfe, ce sont les silhouettes épiques des montagnes célèbres, le Bou-Kœrnin, le Djehel-Ressas et le Zaghouan, la fameuse montagne des sources, toutes les trois déjà vaporeuses dans le crépuscule, trois arabesques couleur d’iris que le mirage de l’heure fait étonnamment proches et hautes (on croirait qu’on va les toucher du doigt). Dans quelques minutes, elles se profileront en noir sur un ciel de soufre, un horizon en ce moment d’or rose, qui s’altère et verdit déjà.

Des rumeurs confuses montent de la ville européenne ; des âniers passent, poussant devant eux leurs petits ânes gris et blancs chargés de couffes ; il descendent eux aussi vers la porte de France, et nous les suivons.

Le Bou-Kœrnin, le Djehel-Ressas et le Zaghouan diminuent à mesure que nous descendons ; tout est mirage dans ces pays de lumière, illusion et déception. C’est l’heure de la sortie des ateliers, l’heure où l’artisan tunisien clôt les volets de son échope ; la vie et le mouvement affluent dans les rues avec une frénésie inconnue en Europe ; les cafés arabes regorgent d’une clientèle affairée, bavarde, gazouillante, et ce ne sont autour de nous que mélopées étrangement chantantes ; ces gens-là ont comme une caresse dans la voix.

Près du quartier de la brocante, nous faisons halte à la place des conteurs ; elle fourmille de monde à cette heure crépusculaire. Trois êtres haillonneux, fantômatiques sous leurs capuchons effrangés, se tiennent accroupis au milieu de la place ; le plus âgé, une figure de buis perdue dans une barbe de fleuve, récite d’une voix de rêve, monotone, lointaine, je ne sais quelle légende du pays ; de temps à autre, les deux autres reprennent sa dernière phrase en refrain et se frappent les paumes en cadence, puis ils se taisent et le vieux diseur de légendes continue ; un tambourin en terre est posé devant eux. Autour, c’est la foule attentive.

Qui accroupis, qui debout, les Arabes écoutent tous dans des poses d’extase avec des yeux ravis : véritable peuple d’enfants, le merveilleux les enchante ; de temps à autre, un sou tombe dans le tambourin en terre, qui sert de sébile aux conteurs ; la nuit tombe ; à peine distingue-t-on maintenant les traits de leurs visages… Des sons de derbouka ronflent dans les cafés voisins, des zouaves permissionnaires passent, se hâtant vers le jardin de Djelbirb ; des chauves-souris tournoient dans l’air.

QUATRE ANS APRÈS

A BORD DE L’« ABD-EL-KADER »

Lundi 10 janvier 1898.

Quatre heures à bord de l’Abd-el-Kader, quai de la Joliette.

Malheur à celui qui s’exile,