Dit un maussade et vieux refrain,
En Sardaigne comme en Sicile
Il retrouvera son chagrin.
L’éviter est peine inutile.
« Comme vous êtes heureux de partir ! — Croyez-vous ? — C’est bien à vous de m’envier, vous qui venez de l’Inde ! — Oui, mais je reste à Marseille cet hiver. — Vous auriez dû aller au Caire. — Peut-être, mais cinquante francs par jour de dahabieh, c’est un peu chaud pour mon budget. — Surtout, ne manquez pas Tripoli, c’est une ville turque qui vous enchantera. » Et, dans le salon du paquebot, le jeune ménage et les amis qui sont venus me dire adieu, me serrent la main et puis s’en vont. Sur Marseille, une diluvienne ondée n’a pas cessé de tomber depuis le matin ; il pleut encore à seaux, et les cheminées des transatlantiques, les vergues et les hautes coques garnies de cuivre évoquent, dans la brume de plus en plus dense, une humide et fantastique vision de Glasgow ; la température est moite et d’une extrême douceur. A cela près, ce Marseille pluvieux est aujourd’hui un port du Nord ; sur les pontons autour de nous, c’est une armée de portefaix coiffés de sacs, un fracas de grues et de leviers montant le chargement du bord ; d’autres portefaix sont à fond de cale, arrimant les sacs et les caisses de toutes provenances ; c’est un tumulte assourdissant, et la pluie tombe toujours… Six heures, nous sommes encore à quai, nous avons déjà deux heures de retard avant d’avoir quitté le port ; il nous faut attendre l’embarquement complet des marchandises… Une cloche, c’est le dîner ; nous nous mettons à table ; nous sommes treize, sans compter le commandant ; le médecin et le commissaire du bord, les autres passagers sont déjà couchés dans leurs cabines, et nous sommes encore à quai… un bruit de chaînes, l’hélice racle et le bateau dérape.
Nous partons ; en route pour Tunis. La mer est toujours douce quand il pleut.
Mardi 11 janvier.
Sept heures du matin, en Méditerranée, sur l’entrepont que lave à grande eau l’équipage. La nuit a été bonne ; j’avais hâte de quitter cette cabine où la tête tourne, tant on y étouffe. Trois passagers tôt levés font comme moi les cent pas le long des bastingages ; nous filons dans la brume, assez durement secoués par une mer d’un bleu d’encre de Chine, presque noire, aux vagues on dirait schisteuses. La notion de l’heure se perd à les regarder. Peu à peu, d’autres passagers se montrent : tous ont arboré des caoutchoucs et des casquettes extraordinaires ; il y a des visages bien tirés, mais tous préfèrent la grande brise du large à l’air empuanti et au bruit de cuvettes des cabines. Autour de nous, la Méditerranée continue de chevaucher avec des lames dures et courtes, d’un bleu qui s’assombrit encore ; à l’arrière, trois goélands tournoient, blancheurs planantes attirées par les déchets des cuisines.
Onze heures. Nous ne sommes plus que neuf à table, quatre passagers déjà manquent à l’appel, mais l’appétit de ceux qui restent fait honneur aux estomacs français, car, sur ces neuf, deux seuls sont Anglais et les absents sont Belges… L’Anglais déclare que les Français mangent des couleuvres, des anguilles de haie, aôh ! comme il dit ; je pourrais lui répondre qu’on lui en a fait avaler une de belle dimension, le jour où on lui a raconté cette histoire, mais il me plaît d’entretenir les illusions d’Albion.
Quatre heures. Les goélands, qui étaient trois ce matin, sont maintenant devenus essaim : ils sont seize, dix-huit, vingt et un, vingt-quatre, car on a peine à les compter à travers les ellipses et le caprice de leur vol ; d’heure en heure, leur nombre s’augmente, d’où viennent-ils ? Mais il nous suivent obstinément acharnés, comme après une proie vivante, à l’arrière du bateau ; leur voracité est si grande qu’ils arrivent à planer presque sur notre tête ; jamais je n’en avais vu de si près, on pourrait presque en saisir avec la main.