Mystérieuse pénombre trouée çà et là d’un filet de soleil, une foule gesticulante et diaprée s’y démène, Arabes et juifs, les Arabes en gandoura rose, bleu turquoise, vert d’eau, mauve, orange ou gris de fer, les juifs en veste et culotte bouffante, la plupart en drap bleu pâle, reconnaissables à leurs mollets énormes et aux larges yeux noirs de leurs faces encore plus pâles et plus bouffies que celles des marchands maures ; et c’est le souk des fruits secs avec ses jattes de bois et ses couffins d’alfa débordant de caroubes, de pois chiches, de pistaches et d’amandes, ses sacs de beller et des régimes entiers de bananes et de dattes ! Que de marchés longtemps débattus autour d’une livre de fèves grillées, que de conciliabules pour une poignée de raisins secs ! La rue des Tamis le traverse, mais c’est auprès de la grande Mosquée de la Zitouna que l’émerveillement commence.
A peine a-t-on dépassé la haute colonnade interdite aux roumis (le temps d’une halte devant le grand escalier incessamment monté et descendu par des fidèles), vous êtes dans le souk aux parfums.
Odeurs à la fois écœurantes et violentes d’essences de rose et de jasmin, c’est, dans un long couloir-voûte soutenu par des piliers au coloriage brutal, une double rangée de boutiques aux boiseries peinturlurées avec un goût barbare, une galerie de véritables niches auréolées de cierges de toutes grandeurs, quelques-uns à cinq branches : cierges aux extrémités rouges, vertes et dorées, longs flacons de verre peints d’arabesques d’or, de verre bleu pour le kohl, de verre blanc pour les essences, toute une enfilade d’étroites petites chapelles d’une ornementation criarde où s’encadre, tel un Boudha dans la pénombre de son temple, un parfumeur indolent et blafard… Avec des langueurs de captifs derrière leurs comptoirs encombrés de flacons et de boîtes, ils se tiennent là le long des jours, les aristocratiques et pâles vendeurs du souk.
Une corde pendante à la portée de leurs mains pour les aider à se hisser dehors, ils demeurent là au milieu des vastes corbeilles remplies de henné et de souak, vous hélant nonchalamment au passage et sans autre mouvement que celui du fumeur faisant tomber les cendres de sa cigarette ; pas d’autre appel au client. Un peu dédaigneux, efféminés et blêmes dans leurs longues gandouras de drap fin et de nuances mourantes, ils forment dans les Souks une classe à part.
C’est la noblesse même de Tunis commerçante : fils de grandes familles pour la plupart, ils s’étiolent durant l’hiver au milieu de leurs parfums d’ambre et de benjoin et de leurs cornes remplies de ched, mais vont passer, pour la plupart, la saison chaude à Djerba, où leurs parents ont des villas, et où ils pêchent et ils chassent, chasses au faucon, chasses au sloughi, comme des fils d’émir ; puis reviennent à la saison des pluies reprendre leur longue immobilité d’idoles dans leur niche odorante et peinte et de nouveau s’étioler et pâlir en attendant les visiteurs.
A l’entrée des boutiques, des Arabes, clients ou amis (tout un cénacle), se tiennent assis sur des petits bancs et causent.
C’est Souk-el-Attarine, ou le souk aux parfums. Aussitôt après, s’ouvre en long couloir le souk des tailleurs.
Mêmes colonnettes peintes en vert et en vermillon, même jour de mystère tamisé par des planches en toiture, même rangée d’échopes, mais ici en estrade, assez larges et profondes. Dans chacune d’elles, sept ou huit indigènes, presque tous juifs, se tiennent accroupis en cercle et travaillent silencieusement. Coiffés de chéchias et vêtus de drap de couleur claire, leurs grosses jambes croisées dans l’attitude classique, ils taillent, ils cousent, très actifs, bien plus acharnés à leur tâche que les tailleurs d’Alger, ne lâchant leur travail que pour vous appeler et vous offrir, à des prix naturellement doubles et quadruples de leur valeur : « Une gandoura, sidi ! » ou : « Sidi, un burnous ! » Et quels burnous ! Depuis le vert amande jusqu’au violet pâle des violettes de Parme.
Derrière eux, suspendue à des clous, c’est toute la défroque de l’Orient, gilets de moire, vestes brodées, gandouras aux nuances de fleurs.
Plus loin, c’est le souk aux étoffes, aux logettes petites et sombres, avec leurs marchands d’écharpes, de ceintures, de foutas et de haïcks. Puis voici des étoffes à turbans, brodées de soie jaune, des soieries d’Orient, de frêles tabourets incrustés de nacre et des gros chapelets d’ambre posés parmi les fusils damasquinés et les cimeterres de Damas ; là aussi dorment, entassés l’un sur l’autre, les moelleux tapis de Kairouan à côté des tapis de Perse, et les portières de Stamboul bossuées d’arabesques d’or.