C’est ici que le roumi doit redoubler de vigilance, car c’est dans le souk aux étoffes qu’il est le plus guetté par les courriers pisteurs. Ils sont là confondus dans la foule arabe, épiant vos gestes, votre physionomie, et, à la moindre velléité d’achat par vous manifestée, ils sont sur vous, sollicitant pour vous conduire ailleurs.
C’est à qui vous indiquera un magasin où vous trouverez à meilleur compte le même objet beaucoup plus beau et beaucoup moins cher : « Viens par ici, sidi, viens ! » Et l’un vous prend par le bras, et l’autre vous tire par la manche ; un troisième, insidieux, a osé glisser sa main dans la vôtre. Songez ! voilà peut-être une heure qu’ils vous suivent, une heure qu’ils vous étudient, attendent, avec quelle patience ! le moment de la curée. Si vous ne savez vous en défaire, dix minutes après vous serez installé, devant une tasse de café, chez Djemal ou Barbouchi, les deux grosses fortunes de Tunis, Barbouchi et Djemal, dont les rabatteurs, entretenus à l’année, ont mission d’amorcer et d’amener tout étranger de passage dans les deux anciens caravansérails dont ils ont fait leurs cavernes, car c’est dans deux anciens marchés d’esclaves que les deux rusés Tunisiens ont empilé les objets les plus tentants, les armes les plus rares et les plus fastueux tapis de Turquie et d’Asie que puisse trouver un chrétien à Tunis.
D’ailleurs, dans la rue, la séduction continue.
Après le souk des brodeurs, voici le souk des selliers et la féerie de leurs harnachements de velours plaqués d’or et d’argent, le luxe barbare de leurs hautes selles brodées de soie, puis le souk des tisseurs, celui du cuivre, le souk El-Bey et le souk des teinturiers, le plus ancien de tous, dans la rue du même nom ; le souk des teinturiers avec sa bordure d’amphores gigantesques et son vaste puits, dont l’eau servit peut-être à teindre les robes des suffètes de Carthage.
Il y a aussi le souk des libraires, le souk des orfèvres, mais c’est au souk des femmes que l’Européen s’arrêtera surtout charmé…
Là règnent en maîtres les vendeurs de costumes, de coiffures et d’oripeaux à l’usage des Tunisiennes ; là s’épanouit, comme une flore, la gamme des nuances infiniment tendres, pantalons de soie mauve écrasés de broderies, brochés rose turc et bleu turquoise filigranés d’argent ; et c’est dans un désordre qu’on croirait voulu, tant l’ensemble en chatoie et miroite, les coiffures pointues en argent et en or fin, les damas d’Orient à côté des brocarts de Lyon, des tons de fleurs et de métaux, des vestes de velours et des voiles de gazes, des tulles lamés, des caftans de drap rouge bossués de lourdes broderies d’or de princesses beylicales, des chaussures de toutes couleurs, depuis les clot-clot en bois verni, incrustés de nacre… jusqu’aux minuscules babouches de sultane, en argent repoussé et martelé comme de véritables bijoux ; et là, dans une foule de plus en plus affairée, plus gesticulante et plus dense, gandouras et burnous se coudoient et s’agitent dans la fièvre et le brouhaha de la vente à la criée ; des indigènes circulent à travers les groupes, criant à tue-tête en arabe, en mauvais français s’ils vous voient, le prix de l’objet qu’ils tiennent à la main. « Trois douros (quinze francs) une veste de velours mandarine treillagée d’argent. » Un hennin de juive, tout brodé d’or fin à rubans de soie vert pistache, m’est laissé à deux douros (dix francs) ; des vendeurs promènent des perles, la plupart mal montées et presque toutes baroques, et, sur tout ce bruit, toutes ces couleurs et sur tout ce mouvement, la Zitouna, interdite aux chrétiens, répand son ombre sainte, dressée au milieu des Souks ou plutôt les tenant groupés autour d’elle, si bien que de sa boutique, pour s’encourager à tromper et spolier le client d’Europe, le marchand musulman peut longuement fixer la mosquée et son fin minaret revêtu de tuiles vertes pointant vers le ciel, dont le dieu de Mahomet a exclu le roumi.
TUNIS SOUS LA PLUIE
Mercredi 12 janvier 1898.
Il ne faut jamais revenir : l’étonnement est la première des joies de l’homme qui voyage, et c’est tenter l’impossible que de vouloir être étonné deux fois par les mêmes aspects de race et de pays ; et il n’étonne pas, mais il détonne et navre, cet Orient de misère qu’offre Tunis noyé de boue sous un ciel crevé de pluie.
La palette des couleurs s’est effacée, et, dans leurs costumes trop clairs, ce ne sont plus des nuances de fleurs que les Tunisiens promènent sous l’ondée, mais la lamentable et piteuse défroque d’un bazar oriental en faillite… et les gros mollets des juifs dans leurs bas blancs mouchetés de boue ! et les pauvres jambes nues des bicots pataugeant dans les flaques d’eau jaunâtre, et la sordide impression de l’avenue de France, aujourd’hui, avec sa foule guenilleuse et mouillée de Maltais et de portefaix arabes encapuchonnés de vieux sacs de toile… Non, il ne faut pas revenir.